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Revue Notes / Les joueurs de mots

 
Pierre Louki: Du jeu de mollets au jeu de mots lestes...

 
"... Il met les mots en pièce et il ne les recolle pas. Mais il leur rend leur tendresse oubliée, leur musique secrète, leur poésie: il leur donne la liberté" (Laurent Terzieff)

"Il y a comme ça, de temps en temps,
un poète qui traverse sur la pointe des pieds le ciel de la poésie..."
(Raymond Devos)

"Il faut que j'écrive
Pour jouir des mots
Plaisirs anormaux
Trouble alternative
Les mots ou les maux?
Il faut que j'écrive
Pour jouir des mots"

 
S'il est, outre le jeu de mots, un point commun à tous les protagonistes de ce dossier, c'est bien d'être des atypiques absolus -ceci expliquant peut être cela. Mais le plus atypique d'entre tous est sans nul doute Pierre Louki, qui, malgré ses multiples prix (Prix Sacem 1978, Prix Humour Noir 83, Grand Prix du Président de la République, Académie Charles Cros 92, Prix SACD 92), ses 200 chansons (dont certaines enregistrées par Juliette Gréco, Les Frères Jacques, Catherine Sauvage, Jean Ferrat, Patachou, Colette Renard, Cora Vaucaire...),
ses 20 dramatiques diffusées sur France Culture, ses pièces jouées au Théâtre Hébertot, au TEP, au Théâtre Présent, au Lucernaire, au La Bruyère ("La guerre aux asperges"), à La Huchette, à Avignon, reste un grand méconnu, un peu comme le fut son camarade Boby Lapointe, qui fit aussi lui les premières parties de Brassens et à qui il confiait, pince-sans-rire, dans une chanson posthume: "Dommage que tu ne sois pas mort de ton vivant". Impossible en effet de citer cet ancien comédien ("En attendant Godot"...) qui, après des études... d'horlogerie, débuta en 1955 par un succès pour Lucette Raillat, "La môme aux boutons" et écrivit des merveilles d'humour, seul ou avec d'autres ("La main du masseur", "Strip please" avec Gainsbourg), sans évoquer ses deux fidèles compagnons, Roger Blin et Georges Brassens, avec lequel il fit aussi de bien jolies chansons, "Charlotte et Sarah"et "Le coeur à l'automne". Incassable, cet auteur-compositeur-coureur à pied (il gagna beaucoup de courses) aussi pudique que flegmatique, dont l'oeuvre marie subtilement ironie, érotisme et mélancolie (on serait tenté d'écrire ici qu'Eros et Thanatos -entendez la séduction amoureuse et le sentiment de la mort- sont les deux mamelles de son oeuvre) est sans conteste un "mec plus extra" du jeu de mots, auquel il a même consacré une chanson, "jeu de mo". Son dernier disque, "Vers bissextiles" produit par Pierre Barouh chez Saravah, témoigne une fois de plus de sa fécondité avec 22 nouvelles chansons: "Il faut que j'écrive/ Pour jouer des mots/ Je n'aime en dive/ Bouteille que l'eau...". Le précédent, "Retrouvailles", en contenait 25! Un "artiste rare et scrupuleux" (Brassens), dont la poésie loufoque en a séduit plus d'un, de Devos à Obaldia, d'Averty à Piccoli, à (re)découvrir d'urgence: des chansons comme -côté coeur- "Qui viendra me dire bonsoir?", "La vie va si vite", "Mes copains", "Moi mes peines d'amour", "Les cimetières militaires", "Maman", et -côté humour "Grand père", "Les fesses de la marquise", "L'auxiliaire féminine", "Charlotte ou Sarah" sont autant de perles rares de la chanson, et les français ont une facheuse tendance à ne découvrir qu'après-coup leurs joueurs de mots...

ECRIRE AVEC GAINSBOURG

"Les premiers à m'avoir encouragé à écrire sont Soupeau, Obaldia, des gens de théâtre, et surtout Roger Blin: il ne me faisait d'ailleurs pas de cadeaux! Le propre d'un auteur, c'est de n'être jamais sûr de ce qu'il fait, surtout lorsqu'il s'aventure vers des écritures dites "bizzaroïdes". Celles-là mêmes qui enchantaient Blin, et qui auraient vraisemblablement séduit Beckett si je l'avais connu. Concernant la chanson, je suis d'accord avec la définition qu'en donnait Gainsbourg: c'est un art mineur, bien que beaucoup de chansons comme "Le temps des cerises" ou "La javanaise" soient à mon avis plus importantes que des livres ou de théories.

Il s'en est d'ailleurs fallu de peu que je travaille beaucoup plus avec lui. En 1972, lorsque je faisais Bobino, nous avons écrit deux chansons ensemble ("La main du masseur" et "Slip please"), et cela aurait pu être plus important parce que nous avions un respect mutuel pour notre travail. Seulement, après deux journées passées à ses côtés, je me suis rendu compte qu'il fallait vivre de nuit avec lui, et moi je ne pouvais pas suivre: la nuit je dors! J'ai horreur de ce monde de nuit. Je me rendais pourtant bien compte de l'affaire que je pouvais faire en travaillant avec Gainsbourg... "La main de masseur", qui est passée en radio, avait été facile à écrire.

 

Pierre Louki et Georges Brassens
... En incluant mon dernier disque, j'ai passé le cap des deux cents chansons enregistrées. Un peu avant que Georges Brassens ne meure, nous en étions tous les deux à cent soixante-dix titres. Il y en a le double que je n'ai pas exploitées, pour diverses raisons. Sur mon dernier disque, j'ai repris des textes anciens mis de côté et même un titre datant de 1961. "Moi, mes peines d'amour", c'est une chanson qui a trente-cinq ans.

Avant que je ne subisse l'influence de Brassens, j'ai toujours écrit des chansons facilement, et je ne pensais pas que cela pouvait être un métier. Si par exemple je passais à Brenont sur Armençon, où il y avait une sucrerie, j'écrivais aussitôt "La java des betteraves" (rire)! C'était même d'ailleurs tellement innocent que j'ai écrit beaucoup de ces textes-là sur des chansons de l'époque. Lorsque j'ai reçu le choc Brassens, j'ai cherché à faire mieux. Là, la chanson est devenue pour moi plus intéressante. "Mes copains ils n'ont pas tous un compte en banque", c'est influencé par Brassens, c'est presque lui qui écrit, si j'ose dire: j'ai fait cela le lendemain du jour où je l'ai découvert, en fait assez tard: un jour, vers 1955, un copain est arrivé chez moi avec les trois premiers 25 cm de Georges, que je n'avais jamais écoutés (je connaissais juste quelques titres par la radio). Je me suis enfermé dans ma cuisine et en une nuit j'ai tout écouté. Cela m'a fait l'effet d'un coup sur la tête! C'était l'assommoir, la découverte de Brassens! Cette nuit-là, je me suis dit que j'aimerais bien faire partie de cette catégorie d'auteurs!

JAMAIS PLUS D'UNE DEMI HEURE POUR FAIRE UNE CHANSON!

J'ai un titre qui s'appelle "Jeux de mo": uniquement avec des rimes en mo: "Après le moka Monique sur la moquette m'oblique mobile m 'autorisait à la monopoliser, mollement je la modèle sans obtenir un mot d'elle...". Cette manière d'écrire décalée et fantaisiste me permet d'exister dans la chanson en me disant de ne pas prendre les choses au sérieux, mais je vous donne ma parole, les yeux dans les yeux, que je n'ai jamais dépassé une demi-heure pour écrire une chanson! Boby Lapointe, lui, se mettait devant sa feuille et se disait: "Comment vais-je me débrouiller pour que les mots jouent?", alors que chez moi, les choses sont beaucoup plus spontanées, les jeux de mots me viennent comme ça, Je ne calcule rien. Gainsbourg travaillait un peu comme ça, ce n'était pas quelqu'un qui cherchait pendant des journées. Il avait la facilité d'écriture. Bien sûr, il faisait aussi des retouches... Je ne retravaille pas beaucoup mes textes. Brassens m'em... continuellement avec ça, en me disant que je ne bossais pas assez! Quand il venait à la maison, il m'apportait des dictionnaires, et je lui disais toujours: "Toi, c'est ton métier de faire des chansons, moi, c'est mon amusement, c'est toute la différence!" Les chansons, je m'en fous, c'est pour m'amuser! Lui, il "pinaillait" pendant six mois sur une chanson, il n'y avait que ça dans sa vie: ses chansons, sa pipe, et sa guitare.

BRASSENS: "ALLO, VIENS, JE M'EMMERDE!"

Quand le téléphone sonnait à huit heures du matin, c'était Georges qui m'appelait. Il me disait: "Je m'emmerde, viens t'emmerder avec moi si tu en as envie!". Il savait que sur le plan de l'emmerdement, je lui était supérieur. Et plus tard, j'en ai même fait une chanson ("Allo viens je m'emmerde").

Le gros problème pour moi a été d'oser écrire et enregistrer. En définitive, ce qui compte vraiment pour mon écriture, c'est l'oreille. Il faut que ça chante. Je suis avant tout soucieux des rimes. J'utilise souvent des rimes riches, allant jusqu'à sacrifier un mot fort, pour une rime plus riche. Lorsque dans un texte la rime n'est pas riche, c'est vraiment que je n'ai pas pu faire autrement. C'est mon côté "fils de maître d'école". C'est plus facile d'écrire en vers qu'en prose, parce que souvent ce sont les mots qui m'amènent les idées, et pas l'inverse. Un exemple typique est lorsque j'écris mes dramatiques. Par moment, il y a des alexandrins, alors que... c'est de la prose! J'ai une trentaine de dramatiques enregistrées, et sur le total, il y en a dix ou douze dans lesquelles d'un seul coup il y a des alexandrins. C'est parce que j'étais en panne! L'alexandrin me redonne une idée, qui part en prose. Je n'ai pas très bien compris comment des chansons peuvent être considérées comme des chef d'oeuvres quand elles ne contiennent pas de rimes riches. Je me dis que l'auteur qui a su écrire cela aurait pu soigner davantage son texte, de même que, s'il y a un mot que je ne supporte plus d'entendre aujourd'hui, c'est bien celui d'humour, tellement il est employé à tort et à travers pour des raconteurs d'histoires que je trouve lamentables. Lorsqu'on a connu Pierre Dac et Francis Blanche, on trouve que le niveau a complètement dégringolé! (rire)"

P. A.

 
"Les amis des amis sont amis m'a-t-on-dit
Les amis de ma soeur sont amis du masseur
Quand l'masseur vient masser ils sont douze à s'tasser
Les amis du masseur massent ma soeur en douceur
Les amis des amis du masseur viennent aussi
Si bien que sur ma soeur y'a des masses de masseurs
Les amis des amis massent ma soeur à midi
Les amis du masseur massent ma soeur à six heures
Quand ma soeur est massée qu'elle n'en a pas assez
Par les amis d'amis d'autres amis sont admis
Sur ma soeur en commun tant d'amis passent la main
Qu'on ne sait plus où farceurs passent la main de ma soeur"
(«La main de masseur»-Gainsbourg/ Louki)

"Si j'avais autour des mollets
Au lieu de poils des capucines
On dirait quand je passerais:
"Quel est ce Jardin suspendu"?

"Il y avait un rideau épais
Un rideau qui était fait exprès
Ainsi nous pouvions sans ennui
Le jour jouer aux jeux de la nuit
Car nous n'étions pas en ce temps avares d'amour
Et pourtant c'était un tissu écossais"