La tête Devos: ou le triomphe de l'esprit
| On
le sait, le chemin de l'inspiration ressemble plus au
fil du funambule qu'à un dimanche soir sur une bretelle
de l'autoroute A5, ce qui évite les embouteillages mais
font mener, à ceux qui comme Raymond Devos font
profession d'être inspirés, une vie éprouvante. La
solitude devant les mots "c'est vertigineux. J'ai
peur de ça parfois, quand l'esprit ne joue pas. On est
tout seul avec sa raison". Sa raison, et les sacs
de mots qu'il emmène partout avec lui depuis plus de 40
ans maintenant, des sacs remplis de "mots
courants... de mots inusités... de mots incohérents...
de mots sans suite..." (voir "Les sacs"
ci-après) parfois lourds à porter. |
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Il arrive
que Raymond Devos se sente comme "un coureur de 5000mètres"
pour lequel "il doit être difficile de s'entraîner tous
les jours".
Cette vie, la sienne, est une solitude partagée avec le
langage; un homme et du vocabulaire, non pas face à face mais
l'un dans l'autre, au point que les jours où les idées passent
sans qu'il ait le temps, ou l'envie, de les noter, il peut dire
"je perds des sketchs comme on perd des neurones".
Devos ne prendra jamais un mot au pied de la lettre:
"Qui tuer?" deviendra "qui tu es?", si
"un doute plane" lui seul cherchera son ombre, jusqu'à
l'impossible, car bien sûr, il n'y a pas "l'ombre d'un
doute" et si, dans une conversation ennuyeuse "un ange
passe", il lèvera la tête pour l'apercevoir!
"Je cherche tout le temps l'autre face du mot"
rappelle Devos qui semble effectivement ne jamais s'accorder de
répit. Que fait-il les jours de basse tension, quand il faut écrire
et que ça ne vient pas? "Dès que c'est laborieux, je
m'arrête, mais heureusement l'esprit s'échauffe, il prend de
l'indépendance et finit par vagabonder". Cela lui permet
de trouver "ce grain de folie qui nous est donné
parfois" et qui tient le funambule en équilibre.
Tout le paradoxe de Raymond Devos est là, entre l'esprit qui
s'échappe et la raison qui s'affirme: "Je raisonne sur une
absurdité! Par exemple, dans "Mon chien, c'est
quelqu'un", je me promène avec mon animal dans la rue
(c'est d'une telle banalité que ça devient interessant), une
dame passe et dit à sa petite fille "va caresser le
chien". Et la petite fille vient me caresser la main. Là,
ça dérape. Moi je fais signe qu'il y a erreur sur la
personne... C'est du raisonnement, pas du délire. Ensuite il
faut continuer, trouver les charnières, le mot qui reliera la
première idée à la deuxième. Je m'en sors toujours par le
raisonnement".
UN VERBE A TROIS PATTES
Il "jubile" (un mot qui lui va bien) particulièrement
lorsqu'il réussit une de ses "phrases troubles" dans
laquelle il introduit "une erreur, un sens qui n'est pas
celui que vous voudriez, mais un autre. Si on ne rétablit pas
la vérité et que cette erreur n'est pas dénoncée, elle est
absorbée dans la conversation, elle devient un malentendu. Et
on est dans l'absurde". L'enthousiasme de Raymond Devos ne
se contente pas de la théorie. Il se lève et improvise, pour
Notes, le départ d' un sketch inédit:
"Je commence à prendre un mot qui me frappe; "cent
fois... vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
polissez-le sans cesse et le repoussez". Je pourrais partir
avec un tisserand qui suit le conseil de Boileau et remet
toujours son ouvrage vingt fois sur le métier. Je lui dirais
-"mais Monsieur, arrêtez, une fois suffit!". Devos
fait une pause et remarque son hésitation; au fait, dit-on
"cent fois", ou "vingt fois sur le métier"?
Il s'emporte "ah oui, il faudrait savoir, ça fait quand même
quatre-vingt fois de différence, ce n'est pas pareil". Et
le voilà qui se met à rêver, et nous avec lui, à tous ces
efforts inutiles, cette fatigue qu'on ne s'est pas épargnée,
à ces semonces d'instituteurs ou de parents mal informés qui
nous ont fait travailler cinq fois plus de que de raison...
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Pour
Raymond Devos "les mots servent à la confusion, à
égarer l'esprit". Mais il connaît son monde, s'il
a l'habitude de mettre son public "sens dessus
dessous ", il ne le laisse jamais quitter le théâtre
la tête à l'envers. "Dans l'absurde, les images
qu'on envoie doivent rester humaines, même si elles
sont étranges, il faut que ça ressemble à la vie,
parce que c'est la vie". |
Au passage, il fait remarquer qu'on est là dans le jeu
d'esprit et non pas, il tient à cette distinction, dans le jeu
de mots. Nous nous apprêtions donc à célébrer le triomphe de
l'esprit quand nous revint en mémoire l'horaire du "car
pour Caen", ou encore (parmi d'autres), cette facétie
sautillante avec dans le rôle-titre une oie, propriété d'un dénommé
Louis: "Et qu'a ouï l'ouïe de l'oie de Louis? Elle a ouï
ce que toute oie oit" ("ouï dire"). Qu'un chien
vienne à passer par-là et "le soir au fond des bois toute
oie oit: ouah! ouah!". Mais là, nuance, il s'agit "du
mot qui s'impose. Je n'invente rien, prenez la grammaire, il y a
trois ou quatre temps à "ouïr", les autres sont
supprimés. C'est formidable de se servir d'un verbe qui marche
à trois pattes".
LES LOUFOQUES
Raymond Devos trouve que "l'aventure des mots est une
chose extraordinaire. Une résonnance ouvre tout d'un coup une
porte qui s'ouvre sur une autre porte qui s'ouvre encore sur
autre chose... et quand vous voyez que la dernière porte vous mène
à la première, c'est gagné!". Comme les scientifiques
qui ont démontré que l'univers est circulaire -si on regarde
à l'infini... on finit, paraît-il, par se voir de dos -Devos,
céleste, nous emmène dans cette 4ème dimension. Et, pour
compenser, décompresser, il nous entraîne aussi parfois dans
le jeu de mots de cours d'école, avec son "Devos tête de
veau" qui roule en "deux boeufs" (et non pas en
deux chevaux), il nous présente les "clairons" de la
fanfare qui "sont tous un peu sonnés"... S'étonne-t-on
de ces facilités, qu'il place prestement son nez rouge et
revendique: "C'est de la grosse farce, de la clownerie,
c'est physique, c'est le côté bateleur. Quand j'étais môme,
place de la Bastille il y avait des forains; ils retiraient le
cadenas qui enchainait leur matériel à longueur d'années et
ils sortaient le tapis, le poids, les instruments pour haranguer
la foule; "attention mesdames et messieurs le spectacle va
commencer". Ce qu'a merveilleusement dit le Big Bazar de
Fugain. Je ne me suis jamais caché de la clownerie. Il faut
pardonner à l'homme de spectacle qui en a besoin pour exprimer
des choses également plus subtiles".
Raymond Devos ne tient pas une seconde en place dans son
fauteuil; même si sa corpulence (en l'évoquant, il se tape sur
le ventre pour la mettre en évidence) pourrait laisser imaginer
le contraire, il bouge physiquement autant et aussi vite que sa
pensée. Bras levés, mains tournoyantes pour dessiner dans
l'espace une scène imaginaire, il semble adresser ainsi un
salut énergique à ceux qui, il y a cent ans, ont fait avant
lui les belles heures de l'humour loufoque, ses frères en drôlerie,
en tristesse retenue, en émotion: Tristan Bernard, Alphonse
Allais, Alfred Jarry... Partageant le même territoire en pays
d'Absurdie, Tristan Bernard évoquait déjà "l'homme à la
tête de veau", un phénomène de foire "qui faisait
fureur à l'époque" et "habitait modestement un petit
appartement rue La Fayette, en compagnie de sa mère, une digne
veuve, qui, d'ailleurs, n'avait pas une tête de vache"
(*1) (ce qui n'empêchait pas le même Tristan Bernard de
passer, comme Devos, du rire aux larmes en relevant gravement
que "la mort, c'est la fin d'un monologue").
Quelques années plus tôt, Alphonse Allais (il était alors
plaisant de dire "la vache Allais"!), en digne fils
farfelu du Chat Noir, avait proposé que la Chambre des Députés
vote "le prolongement de l'avenue Trudaine" jusqu'à
"l'Arc de Triomphe de l'Etoile". D'où cette question
fondamentale posée par l'intéressé: "L'avenue Trudaine a
deux bouts. Par lequel prolonger cette artère jusqu'à l'Etoile?"
(*2). Catégorique, Raymond Devos lui répondit bien plus tard:
"Vous ne pouvez pas supprimer le bout d'un bout... ou
alors, il faut supprimer le bout entier "("Le bout du
bout").
| Seule
certitude, d'un bout à l'autre du siècle des ponts
sont lancés, des hommes méditent sur nos gestes
quotidiens avec la même stupéfaction: Devos s'étonne
d'avoir rencontré un monsieur qui "portait sa
voiture en bandoulière" parce qu il ne savait pas
comment boucler sa ceinture ("Ceinture de sécurité")
alors qu'Alfred Jarry, observant que les timbres postaux
ne sont que "de petites images sans doute bénites,
lesquelles on baise dévotement par derriére"
trouve invraisemblable, dans un dégoût feint, que ses
contemporains "les lèchent"(*3). Le siècle
prochain sera-t-il devosien comme celui-ci fut ubuesque? |
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"J'ÉTAIS DES LEURS!"
Tristan Bernard, Allais, Jarry et plus tard Vian avec lequel
Devos a travaillé - "il était presque mon directeur
artistique chez Philips. Je venais de jouer à l'Alhambra; sur
la présentation de mon premier disque, il a écrit "la
Halle en bras"... en imitant mon style. Il m'aimait
beaucoup" - et Queneau qui fut, en 48, comme Vian, un des
membres fondateurs du Collège de pataphysique en hommage à
Jarry... tous ces noms tournent en spirale dans sa mémoire:
"J'étais des leurs!" éclate Raymond Devos...
Semblant, comme souvent, vivre à l'intérieur d'un de ses
sketchs, il paraît vouloir entamer "Des ombres
d'antan" ("ce sont les ombres d'antan, on n'en fait
plus des comme ça")... mais il se reprend; "je ne
suis pas assez discipliné pour être des leurs. Je n 'ai jamais
fait partie d'aucun groupe, je suis tout seul dans mon aventure.
Et puis ce sont avant tout des hommes de lettres, il leur manque
le clairon, le clown".
Il empoigne son instrument et bat le rappel, évoquant ses
pairs, tour à tour Fernand Raynaud, Coluche, Smaïn, Bigeard,
Lagaf- "qui a trouvé son style avec l'émission de TF1, c
'est un animateur clownesque de grand talent, il ne faut pas mépriser
ça" -et Dany Boon - "un type très doué, un
bateleur; il ne fait pas ce que je fais".
- Mais personne ne fait ce que vous faites!
- "Alors ne vous étonnez pas que je parle de solitude! Même
quand j'écris "Un jour sans moi" (*4) je suis seul.
C'est pour ça que j'y parle des mes "extravagances".
Je ne me suis pas trompé, "extravagances", je tiens
à ce mot".
Un ange repasse. Sur le chemin de l'inspiration, Raymond
Devos lui emboîte le pas.
Stéphane Calmeyn
*1: T. Bernard, "Sous toutes réserves", éd. Arléa
*2: A. Allais, "AlIais...grement" Le livre de poche
*3: A.Jarry, "Siloques, superloques, soliloques et
interloques de pataphysique ", éd. Le Castor Astral
*4: R. Devos, "Un jour sans moi" éd. Plon et bien
entendu, "Matière à rire "(L'intégrale) chez Plon
également.
Raymond Devos sera à l'Olympia l'hiver prochain du 16 décembre
au 8 février 98.
Les
Sacs
Raymond DEVOS
La maison de Mme X...., romancière.
Un livreur pose plusieurs sacs postaux devant la
porte... et sonne...
Voix: Qu'est-ce que c'est?
Livreur: Ce sont les sacs de mots que vous avez commandés!
Voix: Une seconde!... (On ouvre la porte.) Mme X...:
Ah!!! Tous les mots y sont?
Livreur: Tous!... (Les vérifiant:) Des sacs de mots
courants... un sac de mots inusités... de mots incohérents...
de mots sans suite... et il y a même un mot de trop!!!
Mme X...: Et ce petit sac?
Livreur: Ce sont les ponctuations... les points... les
virgules, etc.
Mme X...: Vous m'avez mis quelques "entre parenthèses"?
Livreur: Les "entre parenthèses" sont entre
"les guillemets"...
Mme X...: Très utiles! Pour les i?
Livreur: Les points sont dessus! Avec les trémas!
Mme X...: Les accents?
Livreur: Ils y sont tous!... Les graves... aigus...
circonflexes... et autres... sans compter les points de
suspensions!...
Mme X...: Bref!... Là-dedans, il y a de quoi bâtir
tout un roman!
Livreur: Il y a tout le matériau nécessaire! Il y a même
quelques phrases toutes faites...
Mme X...: Et l'intrigue?
Livreur: Elle est dans le sac de noeuds!... (Il plonge
la main dans un des sacs... et en sort quelques
noeuds...).
On vous en a mis treize a la douzaine pour brouiller les
pistes...
Mme X...: Parfait!
Livreur: Pour le règlement?
Mme X...: Je vais chercher mon sac a main... (Elle le
prend derrière la porte et l'ouvre.) Voyez...
(Elle en sort quelques mains.)
Les mains sont dedans!... Il y en a toute une poignée.
Livreur (le prenant à l'épaule:) Merci!... L'affaire
est dans le sac!
Mme X...: L'affaire est dans le sac!
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