se
faisait généralement sentir
- Alfred Jarry, Ubu Cocu, Acte 1, Scène 3
Comment qualifier la 'Pataphysique ? S'agit-il d'une philosophie ou
d'une farce - ou, selon les termes de Roger Shattuck, d'une "
méthode, une discipline une attitude, un rite, un point de vue, une
mystification ? "2 (1) Elle est tout cela, et bien d'autres choses
encore.
Quoi donc ? D'après le Collège de 'Pataphysique et d'après Jarry,
elle est d'abord et surtout une science - LA Science. C'est à dire,
elle englobe toutes les formes de la connaissance et de la pensée
humaine (et au-delà) - " scientifiques ", "
métaphysiques ", " morales " et ainsi de suite. La
'Pataphysique est donc une totalité, ou une " science "
totale.
Cette Science se divise, pourtant, en deux branches complémentaires
: selon les formules du Collège, " la 'Pataphysique est la Science
du Particulier ", et " la 'Pataphysique est la Science des
Solutions Imaginaires " (2). C'est cette dernière formule, qui est
également celle de Jarry (3), qui peut servir de point de départ à
cet exposé de la 'Pataphysique. Il s'agit d'abord, donc, de déterminer
le sens exact - ou les multiples sens - de cette locution, pour essayer
ensuite, en partant de là, d'arriver à une vue globale de la
'Pataphysique.
En s'abaissant au langage vulgaire (car le mot n'est jamais employé
dans les écrits du Collège), on peut dire provisoirement et pour la
commodité de la démonstration que la 'Pataphysique se place dès le
départ au point de vue d'une subjectivité totale - avec tout ce que
comporte ce terme. Selon ce point de vue, exprimé très grossièrement,
toute proposition philosophique, toute " vérité "
scientifique, toute idée, toute croyance, tout jugement n'a de
validité ni de vérité en dehors de la tête où il existe : il n'y a
pas de " vérité " (en gros ou en détail) objective ou
valable pour tous, que ce soit en matière de sciences physiques, de
métaphysique, d'éthique, de religion ou de n'importe quel autre
domaine de la pensée humaine. Jamais on ne sort de sa propre tête, de
son propre esprit : tout - absolument tout - n'est que " solution
imaginaire ".
*************************
Afin de préciser cette idée, qui reste encore très vague, et de
mesurer toutes les conséquences, il convient d'examiner les
applications pratiques les plus importantes d'un tel principe. Nous
allons examiner successivement , donc, ses applications sur le plan de
la connaissance " scientifique " (au sens vulgaire du terme),
le plan de la connaissance " métaphysique " et le plan
éthique. En commençant par le plan de la connaissance dite
scientifique, puisque le Collège lui-même, dans ses écrits, y insiste
beaucoup.
Si l'on considère la méthode empirique employée par les sciences -
ce qu'on appelle la " méthode scientifique " - on voit que la
science procède par la formulation d'un nombre de théories à partir
de l'observation des phénomènes, et qu'elle essaie d' " expliquer
" ces phénomènes en reliant ces théories à d'autres, et ainsi
de suite. De cette manière on arrive à construire tout un système de
théories qui constitue l' "explication " - à un niveau de
plus en plus général - des phénomènes. Or, selon un point de vue
subjectiviste, quelle que soit la " correspondance " entre ces
systèmes de théories et la " réalité ", ceux-ci n'ont de
réalité propre que dans l'esprit de celui qui les pense; les "
lois " que prétend " découvrir " la science n'ont
d'existence que dans l'imagination de l'homme de science.
Tout cela est sans doute bien banal; tout le monde le sait. Mais ce
point de vue subjectiviste déclare en outre - et ceci est capital -
qu'il est impossible à l'homme de savoir dans quelle mesure il y a une
" correspondance " entre ses théories - ou ses idées - et la
" réalité ", ou même s'il y a correspondance, par
conséquent - doit-on supposer - des limitations des moyens de
connaissance de l'homme. Pour nous, la seule " réalité " qui
existe est celle qui nous semble exister, que nous imaginons exister.
Toute théorie, tout postulat, toute déduction, toute représentation
est donc strictement " imaginaire " et incontrôlable: la
vérité " objective " n'est qu'une chimère. Tel semble être
le point de vue du Collège, tel qu'il est exprimé dans ses écrits.
J-H. Sainmont, par exemple, s'en prend aux notions scientifiques de
l'Espace et du Temps:
" Cette nature pataphysique [c'est à dire imaginaire] de
l'Espace et du Temps [...] fait ressortir le caractère illusoire et
gentiment naïf de la notion d'objectivité, telle que l'entend la mode
scientifique aujourd'hui. Cette notion, par une antinomie savoureuse et
qui la rend très-précieuse à nous autres pataphysiciens, est en effet
toute anthroponoïaque et a encore bien moins de réalité qu'une
limite, par exemple. On pourrait en dire autant d'ailleurs de la notion
même de réalité "
A partir de quoi il s'élève à une affirmation de la nature
pataphysique de la " Science " toute entière:
" Ainsi dans la Science, qui s'entoure de tant de prétendues
précautions pour s'enfermer dans les bornes de cette simulacrale
objectivité, les concepts purement pataphysiques abondent, et nous ne
craindrons pas d'affirmer que toutes ses spéculations en sont
heureusement (à notre sens) entachées - ou adornées. La physique et
la chimie contemporaines, dès qu'elles deviennent une systématique, ne
portent plus sur des faits proprement dits, mais sur des
interprétations symboliques de plus en plus abstraites et qu'on admet,
nous dit-on, parce qu'elles expliquent ces phénomènes: mais elles sont
sans commune mesure avec les constations empiriques, et les débordent
infiniment de toutes parts. La science et entrée dans le rêve. Elle
rêve mathématiquement le monde. L'ancienne métaphysique n'avait pas
osé une telle orgie " (4)
Le point de vue de Monsieuye Sainmont est loin d'être une exception
dans les écrits du Collège. Bernard Francueil, Régent de Dialectique
des Sciences Inutiles, en parlant des diverses théories de la "
genèse " ou de la " création " de l'univers, souligne
le rôle de l'imagination et des métaphores poétiques ( "
l'espace courbe ", " matière " et " anti-matière
", et la théorie d'une " explosion primitive " -
conception qui n'est pas tellement éloignée de celle du Premier
Moteur) dans la conception de l'univers de l'astronomie contemporaine.
Et dans une note en bas de page il écrit:
" Il faut aussi noter que chaque époque transpose
poétiquement, dans sa conception du monde, sa préoccupation majeure.
Il y eut (entre autres) l'idée du Fabricateur correspondant au souci de
réussir à créer des objets. Quand ce souci fut neutralisé par le
perfectionnement des techniques, il y eut le dieu "Peu à peu
", dieu du XVII° et XIX° siècles, correspondant à la
préoccupation des lentes usures et des croissances (mythologie de l'Evolution,
du Progrès, etc., que, providentiellement et naïvement le bon Père
Theillard de Chardin sut réconcilier - après la bataille ! - avec
celle du fabricateur. Aujourd'hui le temps s'est rétréci et " on
n'a plus le temps ", aussi les cataclysmes commencent à ressurgir
dans les explications; ils se pressent aux portes de la " science
" qui commence à les réadmettre. Le baron Cuvier, avec ses
révolutions du globe, fera bientôt figure de précurseur. L'homme se
sent menacé. Et tout naïvement nos savants installent au centre même
de la " formation " du monde l'idée du cataclysme sans nom
qui opère une exemplaire synthèse (mais bien fragile) entre la
création et la destruction. " (5)
Henri Robillot, en analysant la notion d'électricité dans les
œuvres de Jules Verne et dans la science contemporaine fait des
observations analogues:
" Ce rôle passe-partout de l'électricité n'est-il pas celui
que la science actuelle a fini par attribuer à cette entité, avec une
extension, avouons-le qui dépasse infiniment les commodités
fantaisistes que s'était permises Jules Verne ? Dans ses romans, les
difficultés se résolvent par un appel à la notion d'électricité.
Dans la littérature de nos savants contemporains, cette même notion
est devenue la principe universel qui justifie tout: les énergies, la
lumière, la matière elle-même ne sont plus qu'électricité;
finalement - et si nous voulions y réfléchir froidement - ce concept
est devenu aussi général, aussi vague, aussi creux que celui d' "
être " dans la spéculation philosophique du Moyen-Age. " (6)
A ceux qui objectent les réalisations techniques et technologiques
da la science, J-H. Sainmont répond que celles-ci:
" sont loin de vérifier les concepts, qui, veut-on croire, les
supportent. Elles ne partent que des faits empiriquement enregistrés
qu'on a revêtu de cette coruscante parure pataphysico-mathématique, il
n'est que d'apercevoir avec quelle désinvolture la Science change de
visage et fait de la vérité l'erreur, sans que cela empêche les
appareils de fonctionner. Ce ne sont pas les raisons qui leur
manquent... " (7)
Le Vice-Curateur-Fondateur du Collège est plus explicite encore:
" Et si l'on objecte l'efficacité de la Science - on entend
ainsi ses " réalisations " techniques - il [le Pataphysicien]
ne la niera point. Mais il y apportera des nuances, en l'importance
desquelles une fois de plus la partie s'égale au tout. Que la "
Science " prétendue " objective " agisse sur le
prétendu " réel ", c'est souvent constatable3 - encore que
ce " réel " soit intrinsèquement aberrant et que les
réussites de la " Science " ne tiennent presque jamais aux
raisons qu'elle se donne (cf. ce qu'on en dit trente après). Toutefois,
il n'est pas moins vrai de dire que d'imaginaires solutions aient toute
l'efficace des solutions prétendues réelles. Elles meuvent les choses;
elles meuvent les hommes. Et parfois bien plus puissamment. Surtout,
elles meuvent les idées même de la Science dite objective, lesquelles,
de cette motion, tirent leur pouvoir: un observateur moyen aura vite
établi que les savants de notre temps, dès qu'ils s'élèvent au
général, ne font que traduire, le plus souvent par la mathématique,
les options de l'ancienne métaphysique, et la plus échevelée: et si
des panoramas théoriques notre observateur moyen passe à
l'enregistrement détaillé des faits, ce sera pour découvrir qu'en
reconnaissant sur une astrophotographie la trace millimétrique d'une
nébuleuse spirale, on prodigue en telle abondance les affirmations
métaphysiques les plus confondantes, que, sauve la 'Pataphysique, il
serait démoralisant d'entendre la " Science " se proclamer
positive et objective. il est donc clair qu'elle ne se gonfle et ne
meuble l'esprit que grâce à la pullulation des Solutions Imaginaires.
Mais nous avons tort, par concession aux mythes actuels, de nous
hypnotiser sur la " Science ". Car cette prétendue "
Science " n'est pas la Science, si elle s'ignore ainsi et
s'illusionne assidûment sur elle-même: elle n'est ni science d'un
" réel " qu'elle ne sait "distinguer " en aucun
sens, ni science d'elle-même... " (8)
Pas moyen, donc, d'arriver à une connaissance " objective
" dans le domaine des sciences physiques - c'est-à-dire dans notre
connaissance du monde extérieur; toute tentative pour y arriver
n'aboutit qu'à créer des " solutions imaginaires ", sans
validité aucune. Et dans le domaine des sciences de l' "
intérieur "? Il convient de dire quelques mots aussi de la
psychanalyse, puisque celle-ci semble être l'une des " têtes de
turc " du Collège de 'Pataphysique. Le Vice-Curateur-Fondateur du
Collège dans une interview avec la Provéditeur Général Adjoint et
Rogateur, tient ces propos suivants au sujet de la psychanalyse:
SA MAGNIFICENCE: " Même aux yeux du critique vulgaire, il
devrait être évident, nous semble-t-il, que le psychoanalyste est dupe
de lui-même et succombe à ses obsessions. "
LE PROVEDITEUR GENERAL ADJOINT ET ROGATEUR: " Il n'est que de
feuilleter Freud pour découvrir - non sans pataphysique jouissance -
qu'il fait sans s'en douter sa propre psychanalyse plus que celle de ses
malades. "
SA MAGNIFICENCE: " En ce sens la psychoanalyse est un fécond
champ d'observation pour le Pataphysicien. Le seul danger serait
d'oublier que ce jeu est jeu et de descendre du haut point de vue
pataphysique... " (9)
Il va de soi, donc, que le Collège n'aime guère les efforts pour
" expliquer " la 'Pataphysique elle-même, ou son saint patron
Jarry. A la question du Provéditeur Général Adjoint et Rogateur:
" Il est donc vain d'expliquer la 'Pataphysique ? ", Sa
Magnificence répond:
" Non seulement vain mais pataphysique. Eh oui! Tel est le
paradoxe. Tous ces petits pédancules qui croient expliquer Jarry et son
" cas " (on vit cela de son temps même) par la psychoanalyse,
la poésie, l'homosexualité ou la parthénogénèse, la psychologie
pathologique, la sociologie, l'ontologie ou l'humour noir, ne
s'aperçoivent pas qu'ils font de la pataphysique! Seule d'ailleurs
[...] la Pataphysique est capable de rendre compte de la psychoanalyse,
de la poésie et du reste ... " (10)4
Voilà le point de vue de la 'Pataphysique sur le domaine de la
connaissance " scientifique ". Pourtant, elle n'en reste pas
là. La 'Pataphysique ne met pas en question la caractère "
objectif " des " vérités " de la science seulement: il
en va de même de toutes les " vérités " de l'homme, de tous
les postulats les plus fondamentaux non seulement de la science mais de
la philosophie et de la logique même. Dans ces domaines aussi elle
représente l'aboutissement d'une conscience croissante de la
subjectivité de toute " explication " du monde que propose
l'homme - une conscience que, en fin de compte, toutes les "
interprétations " et " explications " sont arbitraires
et purement imaginaires. Dans une certaine mesure, cette situation
semble être la conséquence de certains développements de la science
elle-même, de certaines contradictions ( à en juger d'un point de vue
" logique ") nées en son sein. Par exemple, selon le postulat
le plus fondamental de la logique aristotélicienne, une chose ne peut
pas être elle-même et son contraire simultanément; mais voilà,
d'après le Vice-Curateur-Fondateur du Collège, que d'éminents
physiciens tels que M. de Broglie et d'autres élaborent une physique
dans laquelle " la lumière veut être dite ondulatoire autant que
corpusculaire non moins einsteiniennement pesante... " (11) Il
semble que la science elle-même est sortie du domaine de l'ancienne
" raison " ou du " rationnel ".5
*****************************
Sur le plan de la connaissance " métaphysique " comme sur
celui de la connaissance " scientifique ", donc, la
'Pataphysique refuse d'admettre la " vérité " de n'importe
quelle idée ou croyance. Elle refuse donc d'admettre n'importe quelle
interprétation du " sens " du monde ou de la vie humaine:
toutes les interprétations proposées ne peuvent être, elles aussi,
que des " solutions imaginaires ". Il n'y a pas de " sens
": le monde est, l'homme est, voilà tout; sans " raison
" ni " justification " d'aucune sorte. Toute tentative
pour saisir l'univers dans sa totalité ou pour lui imposer une
interprétation ou une justification quelconque, ne peut qu'aboutir à
produire une " fiction "; tous les schémas dans lesquels
l'homme prétend enfermer la réalité (sic) - toutes les "
sciences " de l'homme, même les plus " exactes ", comme
toutes les métaphysiques - ne sont, selon la terminologie du Collège,
que des " solutions imaginaires " - des tentatives,
héroïques ou dérisoires, pour saisir une " réalité " qui
nous échappe toujours.
Reste à savoir à qui la faute. Est-ce que cette impossibilité
d'arriver même à la moindre parcelle de " vérité " est due
aux limitations et à l' " aberrance " intrinsèques de
l'esprit humain - ou de nos moyens de connaissance -, ou est-elle due à
la nature de l'objet même que nous croyons connaître: à savoir l'
" univers "? Certaines déclarations des théoriciens du
Collège - tel le Docteur Sandomir, donnent à croire que c'est la
" nature" même de la " réalité " qui en est
responsable.
" Le Monde est une gigantesque aberrance, qui, d'ailleurs et de
partout, se fond dans une infinité d'autres aberrances. Ce que nous en
disons étant fiction de fiction. La naïveté des hommes (autre
évagation) a nommé Raison ce qui n'est qu'une possibilité (entre
plusieurs) de faire apparaître l'incommensurabilité de cette
sur-aberration et de découvrir qu'elle n'est ni une, ni multiple, mais
ambigûment chatoyante et coruscante... " (13)
Cette " réalité " est
" toujours incertaine, toujours infidèle à elle même,
toujours inexacte aux rendez-vous et aux dimensions, insatisfaisante
pour nos géomètres qui sont toutefois incapables de lui opposer un
invincible système, lesté de l'accord universel, par rapport auquel on
définirait ses écarts: ainsi la plus Exacte des " sciences
", cette géométrie est-elle tout autant que les Inexactes, une
" solution imaginaire " en sa prétention même " (14)
********************************
Il convient afin d'élaborer ce point de vue, d'introduire ici une
des notions-clé de la 'Pataphysique - celle de " clinamen ".
Ce principe, dérivé de la philosophie d'Epicure où il exprimait la
déviation atomique, semble servir à traduire tout ce qu'il y a
d'arbitraire, de capricieux, de sans-cause, d' " aberrant "
dans l'univers.
" Car c'est ce clinamen principorum, si faible qu'on peut le
tenir pour négligeable (diraient les modernes), si incertain qu'on en
peut rien dire, si limité qu'il ne change pratiquement rien au
mouvement linéaire, - c'est cependant lui qui, s'additionnant à lui
même, permet à TOUT, - et par-dessus le marché, à l'homme d'être
libre! Sans lui, les atomes, en effet, ne se rencontreraient jamais,
dont les chocs, rebondissements, agrégations et mutations sont la
réalité ... "
Epicure dans ce postulat,
" a osé mettre une indétermination, au centre de toute
l'explication du monde, dans l'élément primordial. On sait que
Heisenberg, Plank et le Prince de Broglie n'ont fait que chercher à
traduire mathématiquement cette idée dans l'appareil de la
microphysique. Plus récemment encore, les théoriciens de la Turbulence
pressentent un gigantesque clinamen applicable aux mouvements des astres
à l'intérieur des galaxies et à ceux des galaxies elles-mêmes dans
le ou les ensembles quelles formeraient, analogiquement à ce que la
Mécanique Ondulatoire tente de " ne pas nous faire comprendre
" de l'infiniment petit. "
Enfin, Epicure
" a saisi qu'au centre de toute pensée comme de toute réalité
(qui n'est jamais pour quiconque qu'une pensée de la réalité), il y a
une aberrance infinitésimale, une inflexion impensable, qui cependant
oriente ou désoriente tout. " (15)
Après la physique et la métaphysique - pour reprendre le schéma
aristotélicien - il nous reste à parler de l'éthique: du plan moral.
Si en effet toute idée, toute pensée n'est qu'une " solution
imaginaire ", il en va de même pour tout l'édifice moral, social,
politique etc., - tout cet immense édifice - de l'humanité. On voit
aisément que ce postulat fondamental de la 'Pataphysique sape la base
même de tout ce qu'on entend par " la morale " . Toute
valeur, toute règle, tout critère est strictement injustifiable: il
n'y a pas de " raison " pour faire quoi que ce soit - ni non
plus pour ne pas le faire. Toutes les notions de " droit " et
de " devoir " - ce ciment social -, tous les liens entre les
diverses sections de la société - ce réseau de rapports personnels et
impersonnels -, ne sont que des fictions. Bien entendu, ce qui arrive en
réalité c'est que c'est toujours la force qui l'emporte - soit force
directe et physique ou contraintes plus subtiles (force " morale
" de l'opinion, l' " éducation " ou l'endoctrinement,
etc.) Même si on invoque la notion rousseauesque d'un " contrat
social " (autre fiction) en vertu duquel tous les membres d'une
société consentent librement à accepter certaines règles et à
reconnaître certaines autorités, rien - sauf la force - n'empêche qui
que ce soit de " retirer " son consentement s'il le veut. En
fin de compte, dans le domaine moral, social, politique, et ainsi de
suite, tout se réduit à et repose sur des " solutions imaginaires
".
On peut apprécier maintenant toute la portée de cette expression:
elle embrasse non seulement toutes les représentations que nous nous
faisons du monde (au sens le plus large), toutes les " explications
" ou " interprétations " scientifiques ou métaphysiques
ou autres, mais aussi toutes les croyances des hommes, toutes les
valeurs au moyen desquelles ils essayent de se guider dans la vie, toute
idée enfin - ou, si l'on veut, tout ce qui est un produit de l'esprit
humain, ou de l'imagination humaine. Dès que l'homme se met à penser,
à rêver, à imaginer, dès qu'il se gratte la tête et formule sa
première pensée, il crée des " solutions imaginaires ".
De cette Pataphysique, on pourrait trouver un écho chez le
philosophe allemand néo-kantien Hans Vaihinger, dans sa monumentale
Philosophie des " Als Ob ". Il montre le rôle de ce qu'il
appelle des " Fictions " dans le développement de la science,
de la philosophie, et dans tous les domaines de la connaissance humaine.
Ces " fictions " ne sont pas seulement des hypothèses; ce
sont de purs concepts, reconnus comme tels (à l'origine, et par des
esprits avertis - mais combien sont-ils?), mais adoptés à cause de
leur " utilité " - parce qu'ils aident à " expliquer
" le monde, ou à garantir la stabilité de la société. L'homme
se construit un univers à la portée de son intelligence et de ses
besoins, et agit ensuite comme si cet univers était " réel
":
" Les étudiants en philosophie se rappellent peu- être
l'Allemand Hans Vaihinger et sa philosophie du " als Ob ": il
enseignait, avec quelque lourdeur mais non sans persévérance, que nous
construisons notre propre système de pensées et de valeurs et que nous
vivons ensuite " comme si " la réalité s'y conformait "
(16)
On peut trouver d'autres ressemblances entre certains aspects de la
'Pataphysique et la vision " absurde " du monde présentée
par la philosophie dite existentialiste exposée par MM. Sartre, Camus
et d'autres - du moins dans la première phase (constatation de la
situation de l'homme dans l'univers) de la pensée de ceux-ci. On
pourrait même aller jusqu'à dire que la 'Pataphysique représente, à
certains égards, l'incarnation pratique de cette philosophie de
l'Absurde dont il était tant question dans les années avant et après
le dernier Décervelage Mondial. La 'Pataphysique reconnaît bien la
contingence, la gratuité de toute chose; reconnaît que la vie est
" absurde ", - qu'elle ne mène nulle part6, sauf à la mort,
- etc., etc. Mais la réaction du pataphysicien devant cet état de
choses n'est pas celle de la plupart de ceux dits "
existentialistes "; c'est pour cette raison, peut être, qu'on fait
rarement allusion à de telles questions à l'intérieur du Collège. Il
n'est pas question, pour le pataphysicien, de sombrer dans le désespoir
lors de la découverte de cette absurdité, ni de prendre la vie au
tragique. Dans l'excellente mise au point " doctrinale " de
Roger Shattuck, l'auteur ne fait allusion qu'en passant à cette
question, et encore de façon très nonchalante:
" La vie, c'est entendu, est absurde mais c'est parfaitement
banal et il est grotesque de la prendre au sérieux. Surtout pour s'en
indigner ou l'attaquer ... " (17)
Car, agir de cette manière, c'est encore attribuer une signification
et une valeur à la vie, signification et valeur qui - comme toutes les
autres - ne sont nullement justifiées.
En effet, le Collège n'est guère tendre pour la philosophie
existentialiste, que le Vice-Curateur- Fondateur qualifie, non sans
mépris, de " jeu naïf "7
" Il sied d'avérer, et nous l'avérons, que toutes les
philosophies - et Faustroll sait qu'à notre âge qui est grand, nous en
avons conspecté de toutes les bigarrures - la philosophie, précisée
" existentielle ", avec tous ses sous-produits, est
probablement une des plus propre, sinon la plus propre, à susciter la
féconde et scientifique évagation du Pataphysicien. Il faudrait sans
doute remonter jusqu'à l'incomparable Zohar, encore que nous sortions
de la philosophie strictement dite, ou en moins profond, jusqu'aux
Harmonies de la Nature, pour trouver un catalyseur pataphysique d'une
telle efficace. " (18)
Le Pataphysicien accepte l'absurdité fondamentale de tout sans
commentaire, comme une chose naturelle. Pour lui la vie, voire
l'activité de l'univers entier, loin d'être une grande entreprise
tragique, n'est tout au plus qu'une sorte de jeu.
***********************
Si, donc tout ce que nous disons ou pensons de la " réalité
" n'est en fait que " solution imaginaire ", il s'ensuit
que " en réalité " (sic), il n'y a que le particulier -
l'événement particulier, le phénomène particulier, l'acte
particulier et ainsi de suite. C'est autour de ceux-ci que nous
construisons nos divers schémas scientifiques et autres, c'est par
l'invention des " lois " qui relient les phénomènes divers
que nous " expliquons " ou " rendons compte de " ces
phénomènes - lois qui en fait ne sont que des " solutions
imaginaires ", comme tout le reste. Aussi la 'Pataphysique, étant
LA Science, exige-t-elle un retour au particulier - laquelle conclusion
d'ailleurs, constitue l'une des " définition " fondamentale
de la 'Pataphysique:
" LA PATAPHYSIQUE EST LA SCIENCE DU PARTICULIER, DES LOIS QUI
REGISSENT LES EXCEPTIONS... Un retour au particulier montre que chaque
événement détermine une loi, une loi particulière. La 'Pataphysique
relie chaque chose et chaque événement non à une généralité (qui
n'est au fond qu'un moyen de souder ensemble des exceptions), mais à la
singularité qui en fait un exception. " (19)
Mais la 'Pataphysique, par définition, est aussi la science de tout
- et les " solutions imaginaires " constituent une partie
(pour l'homme, une partie fort importante) de ce tout. Aussi la
'Pataphysique, tout en étant la Science du Particulier, se pose-t-elle
également en SCIENCE DES SOLUTIONS IMAGINAIRES. Elle est donc science
de la " réalité " et de l'irréalité totales, de ce monde
et de tous les autres; elle seule comprend tout: selon les statuts du
Collège lui-même, elle est illimitation. D'ailleurs, non seulement
elle est science du " réel " et de l'irréel, mais elle est
aussi science de la " Science " même - qu'elle étudie de
façon critique - , et science d'elle même, s'étudiant de la même
manière. La 'Pataphysique est pataphysique - selon une expression
chère au Collège au N° degré! C'est d'ailleurs et enfin à cause de
illimitation et de cet esprit d'autocritique perpétuelle que " LA
'PATAPHYSIQUE EST LA SCIENCE... " (20)
******************************
Ici il faut ouvrir une parenthèse. Si en effet la 'Pataphysique est
la science de tout ce qui existe (comme de tout ce qui n'existe pas), et
si tout ce qui existe est pataphysique, il s'ensuit que - selon les
termes du Collège lui-même - nous sommes tous pataphysiciens.
Cependant, sur ce point il faut faire deux distinctions essentielles La
première est une distinction entre la 'Pataphysique, et la Pataphysique
- distinction qui se fait notamment à l'intérieur du Collège de
'Pataphysique, dont l'orthographe révèle la vraie vocation:
" Car c'est en lui que se fait l'unique et fondamentale
distinction entre la Pataphysique, substance, si l'on peut dire de
l'être et du non-être, et la 'Pataphysique, science de cette
substance, ou en d'autres termes entre le Pataphysique qu'on est et la
'Pataphysique qu'on fait. " (21)
C'est à dire, il faut distinguer entre tout ce qui relève du
domaine des " solutions imaginaires " - à savoir tout - et ce
qui constitue, précisément la 'Pataphysique, et la science qui étudie
ces solutions imaginaires - ou cette Pataphysique - et qui s'appelle la
'Pataphysique; science qui reste toujours - par définition - consciente
de la pataphysicité de tout (y compris d'elle même), toujours remplie
d'un esprit d'autocritique absolue. On peut donc parler de la "
Pataphysique inconsciente "- " substance " - et de la
" 'Pataphysique consciente " - science8.
En plus - nous en venons à la deuxième distinction qu'il convient
de faire - , si tout en effet est pataphysique et si nous sommes tous ,
inéluctablement des pataphysiciens, il faut distinguer entre ceux qui
sont conscients de leur vraie nature pataphysique et ceux qui l'ignorent
ou selon les termes du Docteur Sandomir:
" Aussi y a-t-il, comme l'énoncent nos Statuts, deux sortes de
pataphysiciens: d'une part ceux qui le sont sans le vouloir ni le
savoir: c'est, ce doit être, ce sera l'immense masse de nos
contemporains, d'une part, ceux qui se reconnaissent, s'affirment,
s'exigent Pataphysiciens et en qui la Pataphysique surabonde. "
(22)
Est-il besoin de la signaler que ce sont ces derniers - évidemment -
qui constituent le Collège de 'Pataphysique.
************************
Quelle sera l'attitude du pataphysicien - il s'agit, bien entendu, du
pataphysicien conscient - à l'égard de l'énorme masse des "
solutions imaginaires " - c'est-à-dire, à l'égard de la
Pataphysique des hommes ? Nous avons vu que la 'Pataphysique est la
Science des Solutions Imaginaires; il s'ensuit donc, évidemment,
qu'elle ne peut pas rejeter cette masse de solutions imaginaires. Mais
elle ne peut en accepter aucune non plus - du moins à titre de "
vérités " - sans trahir ses propres postulats. Il s'agit donc de
trouver un moyen terme entre l'acceptation et le refus: la 'Pataphysique
si elle n'accepte aucune explication scientifique de l'univers, si elle
tient toutes les valeurs pour de simples " faits d'opinion "
(23), si elle n'accorde de préférence à aucune d'entre elles, les
admet toutes néanmoins - en les mettant toutes sur le même plan.9 A
commencer par la science elle même:
" La 'Pataphysique fait bon accueil à toutes les théories
scientifiques (et elles vont bien!) : elle traite chacune d'elles, non
pas comme une généralité, mais comme une tentative, parfois
héroïque et parfois dérisoire, pour apposer l'étiquette " vrai
" sur l'une de ces interprétations... " (24)
Puisqu'il ne peut y avoir aucune " certitude ", aucune
" vérité objective " ou " absolue ", dans quelque
domaine que ce soit il s'ensuit pour le pataphysicien (logicien
impeccable)10 que
" le plus simpliste des mythes ou la plus géniale des
intuitions, dès qu'ils sont possibles, ont tout crédit pour être mis
au rang même de cette suprême et hyperstatique sur-aberration. La
Pataphysique contient tous les infinis " (25)
Nous arrivons ainsi à la formulation de l'un des postulats
fondamentaux de la 'Pataphysique: celui de l'EQUIVALENCE PATAPHYSIQUE DE
TOUTES CHOSES. " A l'égard de la 'Pataphysique, tout est la même
chose ".(26)
" Il n'y a donc plus aucune différence, ni de nature, ni de
degré entre les esprits, non plus qu'entre leurs produits, non plus
qu'entre les choses. Pour le Pataphysicien Total le graffite le plus
banal équivaudrait au livre le plus achevé, voire aux Gestes et
Opinions du Docteur Faustroll eux-mêmes, et la moindre casserole
fabriquée en série à la Nativité d'Altdorfer: qui d'entre nous
oserait se croire arrivé à cette extravoyance? Tel est pourtant le
postulat de l'Equivalence Pataphysique sur lequel, comme le cycle
hippoxylique sur son pivot, indiscernablement trouvent leur tournoyante
base les mondes de mondes et les ersatz d'esprit. Ainsi, quoique la
démocratie ou démophilie ne soit pour lui qu'une fiction parmi les
autres, la Pataphysicien est-il sans aucun doute le seul détenteur du
record absolu de démocratie: sans effort il surpasse les égalitaires
en leurs propre spécialité... " (27)
Ce postulat de l'équivalence pataphysique de toutes les choses - qui
implique forcément, entre autres choses, un nivellement total de toutes
les valeurs - est d'une telle importance qu'il faut nous y attarder, en
choisissant certains exemples qui montrent bien ses conséquences sur
les plans esthétiques et moral, en particulier. C'est ici que la
célèbre création de Jarry, Ubu, devient très utile comme symbole.
L'archétype de toute beauté n'est nul autre que M. Ubu! voilà la
question esthétique tranchée de manière définitive. Quand au plan
moral en éthique, c'est encore une fois Ubu qui représente pour la
Collège, selon les termes de J-H. Sainmont, " la Valeur suprême
et l'Avaleur aussi ".
On ne semble jamais se lasser dans le Collège d'insister sur la
différence qui existe entre l'attitude du pataphysicien (idéal) et
celle de l'humanité vulgaire - pataphysiciens involontaires et
inconscients - à l'égard des valeurs " éthiques " et des
" croyances " - religieuses et autres - des hommes. Une
manière de souligner cette différence est d'essayer de se situer en
dehors de l'humanité : c'est pourquoi le Collège fait appel à la
personne du Transcendant Satrape Lutembi, vieux sage crocodilien qui
écrit sur les bords du lac Victoria en Ouganda ( " le ventre sur
le sable et la queue dans l'eau, ce qui représente le maximum de ma
conscience professionnelle... ") pour exprimer le point de vue
crocodilien sur l'humanité.
Pour le Satrape Lutembi, toutes les diverses idées ou "
croyances " de l'humanité ne sont jamais qu'un simple revêtement
des mêmes " totems ". Il voit mal quelle différence il peut
y avoir entre, par exemple, le chrétien qui " croit " en Dieu
et la marxiste qui " croit " au Progrès ou à l'Histoire .
" De bons observateurs scientifiques m'ont dit, et je n'ai
aucune raison de douter de leur témoignage, que des sectateurs du
Progrès et des adorateurs de la tradition, que des initiés à des
cultes féroces générateurs des plus intéressants massacres, et bien
des illuminés croyant aux dieux abstraits du juste ou du beau, sont
impossibles à distinguer quand on les regarde ou les flaire même
attentivement... " (28)
Le vieux sage macrosaurien trouve dans ce qu'on pourrait bien appeler
la religion séculaire des modernes un parallèle exact de l'ancienne
religion :
" Il y a d'abord le Progrès, la Libre Pensée et la Laïcité,
et sur le même plan la Science; c'est dans les mythes humains le
décalque exact de la Sainte Trinité: le Progrès est le Père, parce
qu'il engendre, la Libre Pensée est le Verbe (avec ses deux natures en
une personne), qui est éternellement engendré par le Père, et la
Science est le S. Esprit qui procède du Père ou du Fils et qui est
leur émanation substantielle, leur raison d'être, si ce mot relatif
peut s'appliquer à ces réalités transcendantes... " (29)
Toutefois, cette unité intrinsèque n'empêche pas que
" deux sectes de sorciers se querellent pour de simples
questions de mots qui peuvent recouvrir des rivalités de clientèles:
Science contre S. Esprit, ou Matérialisme historique contre Empirisme
Organisateur, que sais-je ? ... " (30)
Ailleurs, le T.S. revient sur la question, cette fois en parlant des
martyrs:
" Ils ont beau s'attaquer réciproquement à cause de leurs
différents totems, ou même, pour certains enragés, à cause de leur
soi-disant " irreligion " (concept encore plus humain que son
antonyme); en réalité, on le voit par ce test, ils ont tous le même
point de morsure [expression chère au T.S.] en ce qui concerne les
martyrs; ils en ont tous, ils en fabriquent au besoin (ce ne sont pas
toujours les mêmes mais ce n'est là qu'une broutille), et ils
manifestent ainsi une nouvelle fois, qu'il n'y a qu'une seule "
religion " pour tous en vos régions déshéritées, sous
l'apparente et factice diversité de détails sans importance. Tout cela
est profondément humain. " (31)
Tel est le point de vue " non-humain " - qui est en
l'occurrence également un point de vue pataphysique - des croyances et
des valeurs humaines.
D'autres membres du collège s'expriment d'une manière plus directe
(ou plus " sérieuse ", si l'on veut) sur des problèmes
semblables. La question " morale ", par exemple, paraît être
d'une telle importance que le Collège lui a consacré un numéro
spécial des Cahiers: Sur la Morale. Dans un des articles de ce numéro
- " Unité des Morales et de la Morale " -, Amélie Templenul
affirme que toutes les morales - religieuses ou laïques, progressistes
ou obscurantistes - qui ont jamais existé, reviennent en fin de compte
au même. Tous les moralistes, dit-elle , veulent conserver à l'homme
" une possibilité de choix, au moins entre deux options (bien
ou mal, orthodoxie ou hétérodoxie, scientisme ou obscurantisme, marche
vers l'Avenir - radieux - ou stagnation dans le Passé - infect -,
bonnes ou mauvaises mœurs, etc)... Mais quelles que soient ces options,
le résultat est, pour le réconfort des Pataphysiciens, aussi bien que
les autres, tenacement identique. La constatation est, comme on le sait,
de Julien Torma. De quoi s'agit-il en toute morale (même
individualiste)? Obéir d'abord, sous quelque prétexte que ce soit, à
ceux qui commandent (sauf dans les rares cas où il y en a qui sont
mieux autorisés à commander parce qu'ils commanderont effectivement
demain); quand à ceux qui commandent, leur devoir est de commander;
ceci de par leur Mission divine ou historique, ce qui est la même
chose. La règle d'or, en cas de délit ou de faute, reste: Ne pas se
faire prendre; être en règle avec tous les gouvernements extérieurs,
intérieurs, d'en Haut, du fond du pro-fond. La vertu est, de tous les
moyens d'y parvenir, à la fois le moins dangereux et le plus efficace,
en presque tous les cas. Tel est le dogme intangible. Pour le reste, les
excursus philosophiques, métaphysiques, sociologiques, psychologiques,
utilitaristes, révolutionnaires, etc., en reviennent simplement à
justifier, de façon plus ou moins compliquée, les mœurs en vigueur,
et jusque dans leurs plus délicates nuances... " (32)
******************************
Que la morale soit " capitaliste " ou "
révolutionnaire ", " bourgeoise " ou " prolétaire
", chrétienne ou athée-humainste, partout il s'agit de trouver
des lois, des règles auxquelles on obéira, des principes pour guider.
On voit aisément la différence entre une telle position et celle du
pataphysicien (idéal) - pour qui toutes ces lois et toutes ces morales
ne sont que de simples point de vue, tous également valables.
Philippe Vauberlin, dans un autre article du même Cahier - article
dont le ton devient par moments assez âpre -, s'en prend à deux
concepts et à deux valeurs spécifiques: le " Progrès " et
la " Sincérité ":
" A l'observateur curieux des mœurs de l'intelligentia, il
apparaît que deux " valeurs " surpassent actuellement toutes
les autres en " valeur ": le Progrès et la Sincérité...
Dans cette vaste Banque morale des " Valeurs ", les actions et
obligations qui relèvent de ces valeurs-là, sont celles qui gagnent
tout le reste de la circulation monétaire...
" Mais le mari [c'est-à-dire le " Progrès "] est
vieux déjà. Il a beaucoup servi au XIX° siècle; et en vieillissant,
il a changé. Jeune, il était irrésistible, vainqueur et perfecteur:
seuls, de naïfs campagnards ou marxistes y croient encore sous cette
forme. Les autres, les non-naïfs, les experts, les marxistes avertis,
les pessimistes, les sceptiques n'y croient d'ailleurs pas moins, mais
admettent qu'il faut prendre des précautions et le " sauver
", perpétuellement, auxquelles conditions ce progrès, devenu plus
émouvant parce que plus fragile, continue, rigoureusement la même, sa
radieuse marche en avant dans ... les imaginations ... On en est
toujours à " Plein Ciel " de Victor Hugo..
" Cependant, si solide que reste la position boursière du vieux
Progrès, l'analyste attentif ne manquera pas de discerner au XX°
siècle, un fétiche beaucoup plus efficace ou pour continuer à parler
d'or, une " valeur " plus sure encore et plus généralement
monnayable... "
La sincérité sauve tout:
" On le voit même si l'acte de foi n'est point selon le bon
dogme ou les meilleurs rites, néanmoins, la sincérité sauve la "
valeur " morale. Pour l'efficacité, bien sûr, on repassera. Mais
les consciences délicates, même marxistes, savent montrer qu'elles
apprécient cette subjectivité.
" Même les attentats contre le Progrès ou contre l'Humain,
qui, c'est connu, ne sauraient être absous.., sont néanmoins comme
minimisés et voient leur perversité en quelque sorte diluée par le
versement de quelque somme que ce soit de Sincérité.
" Le seul crime impardonnable, ineffaçable, inexpiable, le
" péché contre le Saint Esprit " de l'Evangile Moderne,
c'est l'absence de sincérité. Elle prend bien des formes: la
mystification, la contradiction volontaire avec soi, le manque de
sérieux, le refus de révéler ses sentiments, le refus d'en avoir à
révéler, l'inavouable en un mot. " (33)11
Cependant sans nier la possibilité de diverses sincérités,
l'auteur les identifie à l'imposture:
" ...Cette Sincérité est une attitude comme une autre. On la
prend: donc on en joue. Tartuffe est seulement un mauvais joueur, qui
avait besoin d'un imbécile de l'envergure d'Orgon pour réussir à
faire une dupe. Un " authentique " Saint est un Tartuffe
beaucoup plus fort. Ou, si l'on veut, le seul et authentique Tartuffe
est le Saint... " (33)12
******************************
Le point de vue de ces pataphysiciens peut sembler peu "
humaniste " - ce qui risque de choquer dans un siècle où tous les
gens qui se respectent sont humanistes. Une telle observation paraît
bien, pourtant, être juste. Voici encore une fois M. Vauberlin qui
parle du mot " humain " (ou plutôt: " Humain "):
" L'Humain, valeur ferme sur tous les marchés et d'une belle
souplesse dans les crises ou même les Krachs, a été d'abord un simple
substitut au Progrès. Tel est l'Homme de V. Hugo . Aujourd'hui l'Humain
semble une synthèse du Progrès et de la Sincérité, du Social et de
l'intérieur , une sorte de produit hermaphrodite de l'accouplement de
nos deux grands Dieux. Ainsi l'Humain de MM. Camus, Sartre, ou des
rédacteurs d'Europe. " (34)
Et Sa Magnificence le Dr Sandomir (qui d'ailleurs semble partager les
vues de Vauberlin sur l'impossibilité de la " sincérité " )
semble aller jusqu'à nier la " réalité " de la "
personne humaine " en parlant de
" ce culte de la Personne Anthropoïdienne que depuis quelques
lustres on s'efforce d'ériger à la place de celui de Dieu ou des
Dieux...
" Jamais plus qu'en ces temps, on n'a parlé d'Humain,
d'Humanité, voire d' " homme humain ", et même de Personne
ou de Personnalisme: notions grossièrement propinatoires - ou, ce qui
revient au même, spécifiques de l'éloquence ministérielle aux
comices culturels et aux distributions de prix virtuels. On couronne
tous les lauriers, on nimbe de toutes les auréoles cette moyenne, cette
absence, cette nullité. car n'est-ce pas ce que signifie le mot
personne ? L'homme n'est pas. C'est une PERSONA, un masque posé sur
l'animal qu'on suppose, pour la commodité de la démonstration, le plus
évolué de tous. Ou encore c'est un rôle appris et plus ou moins su,
comme ceux des pensionnaires de l'Ile du Docteur Moreau . Fiction
théâtrale et dont les seuls spectateurs sont d'autres cabots.
" Dieu, " ce méchant plumage ", avait au moins la
transcendante supériorité d'être l'irréelle projection de l'irréel
Homo Pataphysicus, tel que même les plus arriérés des Pithécoïdes
glabres et anoures ne pouvaient manquer de se le représenter...
" Or, contrairement à ce que croient les penseurs logiques et
progressistes, l'Homme à majuscule est qualifié bien plus
prétentieusement que ce simple Dieu. Pataphysique qui se nie, - et qui
par là est impuissante à être anti-pataphysique . L' " H "omme
se prétend " réel ": il entoure cette irréelle "
réalité " de fictions juridiques destinées à la garantir et,
dans sa simplicité, il les veut croire insérées dans un ordre naturel
ou historico-dialectique. Qu'elles ne soient pas moins illusoires que
cet ordre lui même, c'est pourtant ce que lui démontreraient
l'histoire et la vie, si la démonstration comme l'histoire et la vie,
n'étaient elles même que scurriles chimères, des contes féeriques ou
des moralités puériles, trop visiblement exigées par des adultes
apeurés et talonnés du besoin de se rassurer. Tel un diplomate que des
anthropophages préparaient pour la cuisson, l'Homme revendique des
égards! Il trépigne enfantinement en songeant qu'il sera balayé comme
les homériques feuilles d'automne. Et il n'arrive pas à saisir, tout
en le soupçonnant pourtant, que ces égards sont uniquement et
prépondéramment pataphysiques. " (35)
Or, est-il besoin de le demander? - sans cette " personnalité
", sans une " réalité humaine ", que devient
l'humanisme ?
************************
Nous en venons finalement à ce qui pourrait être la manifestation
finale du " nivellement de toutes les valeurs " effectué par
la 'Pataphysique; il s'agit d'un court article signé Jean Smaragdis
paru dans le Cahier sur la morale sous le titre: " Rôle
bienfaisant des Armes Nucléaires ". L'auteur voit dans la
dévastation des explosions nucléaires une solution aux problèmes de
surpopulation de la terre:
" Les guerres n'ont apporté qu'un palliatif dérisoire. Dans le
dernier quart de siècle nous en avons eu de bonnes, qui semblaient
avoir pour effet une heureuse élimination de matière humaine. Peine
perdue, la progression a continué aussi régulière. Et l'appoint des
inondations chinoises, des famines hindoues a été insignifiant. "
(36)
Dans un autre contexte, on pourrait croire à la satire, à l'humour
noir. Dans la perspective de la 'Pataphysique, cependant, - qui,
rappelons-le, est LA Science - , il s'agit simplement d'un point de vue
rigoureusement scientifique. Qui est également, certes, non-"
humaniste ". Mais sur quoi alors l'humanisme est-il fondé? Avec
quelle justification peut-on dire qu'il y a plus de "valeur
intrinsèque" dans la vie d'un homme que dans celle d'une fourmi
qu'on écrase du pied? On comprend très bien M. Sartre quand il écrit
grandiosement: " Aucune morale de l'inhumain n'aura mon assentiment
", c'est un homme (nous le sommes tous); il est naturel qu'il
choisisse le parti de l'humanité - de sa propre équipe. Mais d'un
point de vue rigoureusement scientifique, (du point de vue de tous les
univers réels ou imaginaires), comment justifier un tel parti pris de
l'humanité - plutôt que des crabes ou des fourmis? La 'Pataphysique ne
fait que maintenir le point de vue scientifique jusqu'au bout; et
Smaragdis ne fait qu'envisager le genre humain dans la même perspective
où nous autres hommes, nous envisageons les autres espèces:
" ...contrairement à ce qu'on pourrait croire, c'est
l'accroissement d'une espèce qui met son existence en danger: dans un
champ, quelques spécimens d'une plante peuvent se reproduire pendant de
nombreuses années: si pour quelques causes, ils se mettent à pulluler,
c'est alors que l'année suivante on pourra constater une totale
disparition... "
Et la conclusion, la seule conclusion scientifique ou
"objective" possible:
" Les hommes, dit un célèbre poète grec, Homère, sont comme
les feuilles des arbres... " (37)
************************
Un tel point de vue - détaché pour ainsi dire - de l'humanité
n'est possible qu'à celui qui se situe13 à l'écart des petits
problèmes quotidiens de la vie, et même en dehors du courant de
l'Histoire. Pour considérer avec un même détachement et un même
intérêt tous les actes et tous les événements de l'histoire, il est
nécessaire de dépasser le mythe historique et le mythe humain. Sur le
fond de l'infini, quelle importance peut avoir une vie humaine, ou même
la vie de tout le genre humain? Ce qui explique pourquoi ceux qui
veulent changer le monde doivent à tout prix rester dans une
perspective historique et au milieu de l'humanité.
D'ailleurs, si de ce point de vue qui est en réalité une Absence de
Point de Vue, la valeur de l'Homme et du Genre Humain n'a plus rien de
déterminant, il doit en être ainsi également de toutes les idées et
croyances des hommes. Le point de vue pataphysique est loin de
constituer une exception à cet égard: la réflexion historique peut
nous pousser tous vers un point de vue analogue. Combien nous paraît-il
dérisoire aujourd'hui, par exemple, la cause pour laquelle des milliers
de croisés se sont fait tuer! Combien peu importantes nous paraissent
les différences de dogmes pour lesquelles des milliers d'hommes se sont
battus dans les diverses guerres de religion! Et pouvons-nous être
certains que des générations futures ne feront pas aussi bon marché
de nos croyances à nous, que nous prenons tellement au sérieux?
*******************************
Il n'est pas du tout étonnant qu'on trouve dans les écrits du
Collège - et dans ceux de son Vice-Curateur-Fondateur en particulier -
une telle spéculation - avec ses conséquences positives - sur
l'histoire. Des observateurs de celui-ci au sujet de la vision
historique - ou an-historiques - de Michel Nostradamus, par exemple,
révèlent une sympathie très évidente avec les conceptions de ce
dernier:
" Dans ces deux textes magistraux ... on découvre peu à peu la
grande idée, dont Nostradamus fait le postulat de l'évolution
universelle. Ce postulat c'est qu'il n'y a pas d'évolution, ni, au
fond, d'histoire. Dès qu'on regarde d'un peu haut de la
maison-observatoire de salon ou simplement du haut de la Peste - la
différence entre les époques, la couleur locale, l'évolution des
idées et des institutions, la balancement des peuples apparaissent
comme des quantités infinitésimales ... " (38)
C'est ainsi que le Vice-Curateur-Fondateur peut prendre, dans la
Harangue Inaugurale du Collège, une attitude détachée vis-à-vis de
l'histoire de ce siècle: tout est folie, tout est pataphysique:
"Depuis la mort apparente d'Alfred Jarry, il semble que
l'humanité ait inconsciemment pris à tâche d'incarner - non pas plus
réellement car ce n'est pas possible, - mais plus ouvertement et plus
fulgurament, l'ampleur explosive et l'indéfinie profusion de la
Pataphysique (Profond silence révélant l'extrême attention). Notre
premier Décervelage Mondial et la paix qui s'en suivit, nos
prospérités et nos crises, nos surproductions et dettes conjuguées,
notre moral et notre défaitisme, l'esprit vivificateur et les lettres
assassines, nos mythologies scientifiques et nos mystiques, nos vertu
civiques ou militaires et nos lois révolutionnaires, nos désespoirs
platoniques et autres, nos fureurs fascistes aussi bien que
démocratiques, notre occupation et notre libération, notre
collaboration comme notre résistance (aucun mouvement divers), nos
triomphes et nos immolations la diaphanéité de nos maigreurs comme la
noirceur de nos marchés, puis, la reprise imperturbable et inévitable
des criailleries du forum, nos radios, nos journaux, nos organismes
nationaux et internationaux, nos tribunaux de règle et d'exception, nos
pédagogies de tout poil, nos maladies et nos manies, tout ce qu'on
écrit, tout ce qu'on chante, tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait,
toute cette masse d'impayable sérieux, toute cette inexorable
bouffrerie , ce Colisée de blablabla semblent avoir été concertés
avec une admirable application pour qu'aucune fausse note ne vienne
déparer cette universelle et impeccable Harmonie Pataphysique.
(Tonnerre d'applaudissements) ... " (39)
D'où la conclusion incontestable:
" Pataphysiquement on peut dire que tout est pour le mieux dans
le plus pataphysique des mondes possibles. Il ne saurait y avoir plus de
Pataphysique qu'il n'y en a dans ce Monde-ci, parce qu'il n'y a qu'elle.
Il est dans toute sa dimension le véritable Collège de 'Pataphysique.
" (40)
[Ici commence la seconde partie de la thèse]
Résumé de l'épisode précédent :
Il s'est agi de rappeler en quels sens la 'Pataphysique est la
Science, et comment la considération des Solutions Imaginaires ne se
distingue pas de l'Equivalence ni du rabais des valeurs : progrès,
sincérité, l' "humain " ... La question se pose alors de
savoir si la 'Pataphysique n'est pas une sorte de pessimisme ou
d'anarchisme.
La 'Pataphysique verse-t-elle donc dans un nihilisme total ? Oui, en
un des sens du mot nihilisme : la 'Pataphysique refuse toute hiérarchie
de valeurs ; elle ne voit dans les " valeurs " que des faits
d'opinion et scientifiquement ne se permet pas de choisir entre eux.
Mais en d'autres sens du mot nihilisme, non : la 'Pataphysique ne
préconise apparemment pas une destruction totale ou un anéantissement
universel - un " retour au néant ", selon une jolie
expression française ; elle n'entreprend même pas ( en principe, du
moins) de détruire les diverses " valeurs " existantes.
Ecoutons là-dessus un des prospectus du collège " Qu'est-ce que
le Collège de 'Pataphysique ?" :
" Il ne s'agit pas ... de dénoncer les activités humaines et
la réalité cosmique ; Il ne s'agit pas d'afficher un pessimisme
moqueur et un nihilisme corrosif. Au contraire, il s'agit de découvrir
l'harmonie parfaite de toutes choses et en elle l'accord profond des
esprits (ou des ersatz qui en tiennent lieu, peu importe). Il s'agit
pour quelques-uns de faire consciemment ce que tous font inconsciemment
".
Il est clair qu'il reste encore des précisions à apporter, des
conclusions à tirer. en premier lieu, il faudrait répéter ce que nous
avons déjà dit au sujet des différences entre la 'Pataphysique et
certaines formes de la philosophie " existentialiste ". Bien
sûr, " la vie est absurde ..." ; il n'existe aucune "
raison " ou " justification " pour quoi que ce soit ;
" tout est la même chose " et ainsi de suite. Mais c'est
précisément parce que toutes les " règles de la vie " sont
arbitraires que la vie ressemble à un immense jeu. Pourquoi ne pas,
alors, la considérer comme tel ? Pourquoi ne pas prendre les "
règles " comme celles d'un jeu - en sachant que " tout cela
n'est pas sérieux ", que " tout cela ne compte pas ",
mais pour l'intérêt et l'amusement du jeu ? Tout en gardant son
détachement pataphysique, ce que les profanes appellent
prétentieusement " liberté intérieure ".
Deuxièmement, il faut développer une idée que nous avons déjà
soulevée en passant. Si en effet la 'Pataphysique ne considère aucune
idée, aucune croyance, etc., qu'en les mettant toutes sur le même
plan, elle ne les nie, ni ne les détruit pas pour autant. Si, pour
elle, " tout est la même chose ", si rien n'est à
préférer, de même rien n'est à refuser ou à rejeter. La
'Pataphysique, Science du Particulier et Science des Solutions
Imaginaires, est, par définition science de TOUT. Le pataphysicien,
donc,
" ne nie rien, il exsupère. Là comme partout. Il n'est pas
venu pour abolir mais pour ademplir.
" Une telle allure pourrait sembler scandaleuse aux férus des
dogmes du passé ou du présent, inscients de leur nature. Elle
paraîtra négative - et négatrice de la " Science " et de
l'" Art ". Pourtant ce n'est là, comme en tout, qu'une
apparence. Nul n'est plus positif que le pataphysicien : déterminé à
tout placer sur le même plan, il et prêt à tout accueillir et
cueillir avec la même avenance. " Tout m'est fruit en ce que,
Nature, m'offrent tes saisons ". L'hostilité ne l'effleure même
pas. Il n'a rien contre ce que le vulgaire appelle délire ou insanité,
ni contre ce que les habiles traitent de sottise. Il y voit strictement
autant qu'en habileté ou la sagesse : car dans la vie, cette folie est
pour beaucoup une très suffisante raison d'être et en définitive un
congruent ameublement de leur pensées
Sa propre attitude même, il ne la distingue pas du reste : il la
nomme 'Pataphysique, s'accordant seulement, selon le conseil de Jarry,
le bénéfice de cet infime apostrophe dont notre Collège a sagacement
délimité la portée et l'emploi... " (41)
Loin de refuser et d'exclure, donc, la 'Pataphysique crée un état
d'esprit d' " accueil " à tout et de réceptivité devant
tout, le potentiel comme l'existant. Elle s'ouvre alors - suivant Jarry
- à tout ce qui peut sortir de la fantaisie, du rêve, de l'imagination
au sens le plus large, autant qu'à toutes les " solutions
imaginaires " possibles ayant rapport au monde " extérieur
"
Tout en étant " aberrance ", d'ailleurs, la 'Pataphysique
- toujours Jarry - s'intéresse particulièrement à tout ce qui est
" aberrant " : au " visionnaire ", au "
mystique ", à l'" éthernité " - ou simplement à ce
que Sa Magnificence le Dr Sandomir appelle, en parlant de Rabelais la
" griserie " :
" [...] Un homme du XVI° [siècle] s'en serait satisfait [d'une
rencontre verbale]. Non, croyez-le, qu'ils aient été plus naïfs que
nous : mais parce que la griserie leur semblait avoir en soi une valeur.
En cela n'étaient-ils pas meilleurs pataphysiciens que nous ? "
(42)
Or cette envolée de la conjecture, n'est-ce pas ce que signifie
(entre autres choses) la Gidouille adoptée par le Collège en tant
qu'insigne ?
*************************
La 'Pataphysique s'ouvre donc sans réserve à n'importe quelle forme
de pensée. En ce qui concerne la croyance religieuse par exemple, rien
ne s'oppose à ce que le pataphysicien " croie " à tout ce
qui lui plaît : à condition qu'il ait bien conscience de la
signification du mot " croire " (=admettre arbitrairement),
signification que les croyants s'appliquent à ignorer (faisant du
" croire " un " savoir " très supérieur). Il va de
soi qu'à ce jeu toutes les croyances s'équivalent et que nulle ne
saurait prévaloir. Bien entendu, ce genre de croyance ne semblerait
guère satisfaisante aux diverses sortes de " croyants "
vulgaires, quelle que soit leur " religion " ; car ils veulent
tous que la croyance soit exclusive. Or, la 'Pataphysique n'exclut rien
; selon les Statuts mêmes du Collège, comme nous l'avons déjà vu,
elle est " illimitation " (Art.2 - Section 2).
" On conçoit mal que la pensée religieuse soit interdite au
Pataphysicien, et que le blasphème ou la parodie en soient le seul
accès. La " forme " religieuse n'a rien d'offensant ni de
déconcertant : elle est pour nous une forme pataphysique parmi les
autres, au même titre que la pensée de Marx ou de Maurras ou que la
poésie de Rimbaud et de Jacques Delille. L'irrécusable Pataphysicien
ne saurait la considérer comme particulièrement étrange ou blâmable.
D'ailleurs l'hostilité est une forme de la naïveté qui relève de la
pataphysique inconsciente et que le pataphysicien expertise
scientifiquement comme toute autre pensée : cette hostilité est une
forme de pensée religieuse au Premier Degré.
" Mais comme on l'a déjà dit plusieurs fois en ce Collège, le
Pataphysicien peut tout faire et tout dire. Même et surtout ce qu'aucun
autre ne peut faire ou dire sans se déconsidérer. Pataphysica
liberabit vos 14. Allais représentait Sapek allant à la messe avec
conformité ; Jarry étudiait scrupuleusement les opinions sur les Clous
du Seigneur. Et ce n'était point par une cavillation scurrile, comme le
croient les avaleurs de valeurs et les relaveurs d 'Humains, mais
simplement, réellement, parce que c'étaient là des opérations qui
les intéressaient pataphysiquement... " (43)
Il en va de même de la morale, au sujet de laquelle le Dr Sandomir
écrit :
" Y a-t-il impertinence à ce que l'Homo Pataphysicus soit moral
? Tout bien prémédité et conféré, on peut ey on doit répondre
qu'il n'y a point d'impertinence... La moralité est une forme
pataphysique aussi pataphysique qu'une autre
" L' l'Homo Pataphysicus sera donc moral aussi bien qu'immoral :
de sa moralité ou de son immoralité, ou, pour parler plus
scientifiquement, de ses moralités ou de ses immoralités, il saura
faire des motions ou des promotions consenties et assenties de sa
'Pataphysique personnelle, - alors que chez le vulgaire elle n'en sont
que des émotions, commotions et locomotions parfaitement ignorées et
extrinsèques... " (44).
Malgré les jugements hâtifs de certains observateurs superficiels,
le pataphysicien n'a rien d'un " excentrique " ni d'un "
non-conformiste " :
" Il n'y a pas à donner, selon une naïveté de notre temps, un
privilège quelconque au " non-conformiste ", comme disent
sommairement nos synchrones ; ils rassemblent, sous le soliveau d'une
espèce d'ascèse prestigieuse et prestidigitatrice, le sodomiste, le
voleur, l'assassin, le forçat et quelques autres, tous gens peu faits
en réalité pour se connaître, grâce au simpliste subterfuge qu'ils
manquent sur quelques points aux Bonnes Mœurs : nous espérons qu'il
est banal pour nos lecteurs de prononcer que la psychologie de ces
sous-estimés est aussi " bourgeoise ", puisqu'on en veut à
ce mot, que celle des " bourgeois " ou d'ailleurs celle des
" prolétaires "
" Le Pataphysicien, s'il n'a aucune raison d'être moral, n'a
aucune raison de ne pas l'être. C'est pourquoi il reste le seul à
pouvoir, sans la déchéance des " conformistes " que nous
invoquions (et qui la pressentent), être " honnêtes ". Et de
fait, c'est chez les pataphysiciens qu'on trouve les derniers exemples
du travail parfaitement œuvré et fini, de l'érudition saine et
intégrale, des qualités scientifiques entièrement désintéressées.
" Même l'honnêteté est donc possible à un Pataphysicien.
Seul il l'assume en toutes ses dimensions. Autant que la
malhonnêteté... Il suffit au Pataphysicien de les traiter toutes deux
pataphysiquement. LA 'PATAPHYSIQUE SUFFIT A TOUT. " (45)
" TOUT EST PATAPHYSIQUE AUX PATAPHYSICIENS, A CONDITION
PRECISEMENT D'ETRE PRIS PATAPHYSIQUEMENT. " (46)
En vertu du même principe et de la même attitude - étant donné
que la " vérité " elle-même n'est qu'un pur mythe - la
'Pataphysique fait bon accueil à tous les " mythes " de
l'humanité. Pourquoi pas ? Et d'ailleurs, ce que le vulgaire appelle
mythe est intéressant ; il peut être aussi révélateur que la "
vérité ". Au contraire de M. Etiemble, donc, le Collège ne pense
pas
" que le mythe soit une chose mauvaise et qu'il faille le
combattre et l'anéantir. D'abord parce que c'est impossible. Ensuite
parce que la vérité s'apparente fort à la mythologie... Enfin, parce
que la pullulation du mythe est intéressante : que ferions-nous, et M.
Etiemble le premier, si nous n'avions les mythes pour nous re-créer ?
" (47)
D'ailleurs, sans les mythes, sur quoi la critique professionnelle
exercerait-elle ses talents de fusilleur ? Talents qui servent à créer
de nouveaux mythes ajoutés aux anciens ou à leur place.
" Le mythe fait partie de l'homme : semblable aux ondes qui
s'élargissent autour du point de chute de la pierre et qui permettent
de la deviner. La critique scientifique et littéraire sérieuse
n'est-elle pas, elle aussi une de ces ondes, la dernière venue,
résultat des ondes précédentes, car on ne dérange pas Messieurs de
Sorbonne pour des gloires qui ne sont pas longuement ressassées ?...
" (48)
Pourtant le fait que tout soit mythe et que tous les mythes
s'égalent n'empêche nullement le Collège de choisir - pour son propre
plaisir - de cultiver lui-même certains mythes, à condition toujours,
bien entendu, que ce soit pataphysiquement :
" A partir du moment même où il y parole, il y a
nécessairement mythe. Selon l'étymologie et selon Valéry. Selon aussi
et surtout, la doctrine de ce Collège. Tout écrivain est mythographe
et les autres ne peuvent le penser que par mythe. Tout héros est
mythique. Sans exception... Le mythe est notre raison d'être et de
non-être. Nous en vivons et mourrons...
" Il y a un mythe de Lautréamont et de Delly, un mythe de
Rabelais et d'Henry Bordeaux, d'Homère et de Jules Verne. Et de Kafka.
Il y a un mythe de Jarry.
" Ce dernier, nous l'avons élu - très mythiquement -, avec
tous les raffinements de la critique historique et de l'objectivité -
autres mythes dont nous jouons - ou avec les divagations et les
illogismes entretenus - encore des mythes jugés aussi scientifiques que
les précédents. Nous l'ensoleillons de tous les feux d'artifice.
Artifice ? par-fai-te-ment. " Et ainsi de suite ", dit Achras...
" (49)
Il s'agit, donc, pour le pataphysicien de maintenir un équilibre
labile (des plus délicats qui soient) entre le refus et l'acceptation,
entre le détachement et l'intérêt, de ne jamais dire " non
" à quoique ce soit tout en disant jamais " oui " à
quelque chose d'exclusif - à moins que ce ne soit pataphysiquement.
C'est à cause de cette nuance - subtile mais capitale - qu'il n'est pas
juste de qualifier l'attitude devant la vie du pataphysicien (idéal) d'
" indifférence ". Quand à trouver un mot pour qualifier avec
justesse cette attitude, il n'en existe qu'un : la 'Pataphysique.
Cependant, le mot " attitude " même, à l'égard de la
'Pataphysique , n'est pas suffisant. Car il semble impliquer une
situation de simple observateur - alors que le pataphysicien ne se tient
pas à l'écart de la vie, en simple observateur. Au contraire ; et son
secret est de maintenir son attitude intérieure - ce "
détachement " pataphysique - tout en participant à la plénitude
de la vie. Mieux vaudrait alors, peut être, parler non seulement d'
" attitude ", mais d'un " mode d'emploi " (de la
vie) :
" La 'Pataphysique est une attitude intérieure, une discipline,
une science et un art qui permet à chacun de vivre comme une exception
et de n'illustrer d'autre loi que la sienne ". (50)
Ayant ainsi terminé l'essentiel de notre exposé que la
'Pataphysique, il nous reste maintenant à dégager quelques
conséquences de ce qui a été dit jusqu'ici, et à donner quelques
ultimes précisions.
On voit aisément que l'un des éléments de l'attitude du
pataphysicien s'apparente à ce qu'on est convenu d'appeler la
tolérance - tolérance qui relève de l'universalité, de l'illimitation
même de la 'Pataphysique. Pour la pataphysicien rigoureux, toutes les
croyances, toutes les valeurs, tous les critères, toutes les manières
sont également pataphysiques. Si certains hommes, donc, trouvent dans
l'alcoolisme ou dans la Pyrolâterie une suffisante raison de vivre, le
Pataphysicien les observe scientifiquement et, non moins
scientifiquement, ceux dont la raison de vivre serait d'essayer de les
changer. Il ne saurait prendre parti sur des futilités ou des
idéologies qui seront périmées en quelques siècles, voire en un
demi-siècle.
" La 'Pataphysique envisage l'univers réel dans sa totalité et
tous les autres univers avec, - et professe qu'ils ne sont ni bons ni
mauvais mais pataphysiques. " (51)
C'est le propos de la " pataphysique inconsciente " que
d'être furieux ou persécuteur, dogmatique ou sectaire. Le
Pataphysicien conscient est indulgent à toutes ces inconsciences. Il
sait qu'elle résultent de la simple méconnaissance du caractère
pataphysique de toutes les activités humaines sans exception ; sans
excepter la 'Pataphysique elle-même bien entendu. Il ne peut donc
condamner ou damner. Il reconnaît en toutes " l'Ontogénie
Pataphysique ". Et à cause d'Elle, son indulgence se teinte de
sympathie et même de complicité secrète.
Doit-on conclure alors que cette indulgence aboutit à l'inactivité
? Pas le moins du monde. Car encore une fois, s'il n'y a aucune raison
pour faire quoique ce soit, il n'en a aucune non plus pour ne pas le
faire :
" Il est d'autant que le pataphysicien puisse prendre plaisir au
" travail " et répondre des manières les plus diverses aux
appétits " normaux " (et " anormaux ") de la chair
et de l'esprit, qu'il puisse parfois avoir des égards pour son prochain
et même occuper un " poste responsable " dans la société.
" (52)
Et de même, il n'y a pas lieu de refuser ces mêmes privilèges aux
autres.
Qu'on ne commette donc pas l'erreur d'assimiler le Collège de
'Pataphysique à " ceux qui en tiennent pour les Lieux Communs de
la révolution et de la révolte " (53), aux anarchistes, aux
nihilistes, aux révoltés sociaux ou métaphysiques de tout poil
(toutes positions relev ant de la morale, d'ailleurs, par leur refus
même de quelque chose - ou de tout). Le pataphysicien rigoureux se
dégage de tout point de vue " moral " - ou les adopte tous à
la fois :
" La 'Pataphysique ne prêche ni rébellion ni soumission, ni
moralité ni immoralité, ni réformisme ni conservatisme politique, et
assurément ne promet ni bonheur ni malheur " (54)
Il serait tout à fait impropre - selon les pataphysiciens les plus
éminents - de juger le Collège en le ramenant aux normes d'un parti,
d'une école, d'une confession, d'une philosophie, et aux critères
d'activité postulés par ce genre de groupements. Nos contemporains
sont tellement obsédés par ces critères et notamment par l'activité
de parti qu'ils sont presque incapables de ne pas les appliquer
mécaniquement et indistinctement à, toute action et à toute pensée.
Or la première et énorme différence entre le Collège et un parti ou
une église, c'est qu'il ne s'adresse pas à tous. Toutes les morales,
religions, politiques ont la prétention d'apporter une solution valable
pour tous les hommes, au moins actuellement et souvent pour longtemps ou
même pour toujours. Au contraire, selon l'expression du Dr Sandomir,
les pataphysiciens sont " MINORITAIRES PAR VOCATION ". Il est
donc entendu que l'immense majorité des hommes ne seront jamais
pataphysiciens sinon involontairement et inconsciemment ; ils ne feront
jamais partie du Collège. D'autre part, il ne s'agit pas pour le
Collège d'œuvrer au bonheur de l'humanité, ce qui ne serait pas une
détermination scientifique. Selon une formule célèbre (attribuée à
Boris Vian par M. Pauvert, mais qui, paraît-il, n'est pas de lui),
" Seul le Collège de 'Pataphysique n'entreprend pas de sauver
le Monde. " (55)
Une pareille entreprise relèverait de la plus enfantine des
pataphysiques involontaires et inconscientes. En outre et
accessoirement, c'est au nom de cette fin sublime, c'est pour sauver le
Monde, qu'on cause aux mortels les pires maux qui les affligent et qu'on
leur inflige les plus dures servitudes... Ainsi apparaît un autre
aspect de l'indulgence du pataphysicien. il fait l'économie de la
cruauté et de la manie d'ingérence qui travaillent les autres hommes :
c'est qu'il n'a pas à sauver. C'est qu'il est dégagé de ce que le Dr
Sandomir appelle " les orgies du salut " .
Cela lui permet de vaquer à ses occupations, quelles qu'elles
soient, avec un esprit moins encombré et plus efficace. du moins en
théorie. Mais les porte-parole du Collège en donnent de nombreux
exemples dans les activités mêmes de leur société, dont la durée,
l'équilibre financier, les réalisations constituent une sorte de
" miracle " dans les conditions économiques et psychologiques
de la vie actuelle en France.
***********************
Abordons une autre problème. Nous avons indiqué que la
'Pataphysique comporte une indulgence universelle, un " accueil
" à tout, étant bien entendu que tout est pataphysique. Cependant
, que faire de ce qui est indiscutablement antipataphysique ? Car que
tout pataphysique n'empêche nullement l'existence de l'Antipataphysique.
Sa magnificence le Dr Sandomir s'est expliqué là-dessus la plus
clairement, tout en définissant en quoi consiste cette Antipataphysique
:
" Qui dit que le Collège ne dit-il pas enseignement ? Qui dit
enseignement ne dit-il pas utilité ou prétention d'utilité ? Qui dit
utilité ne dit-il pas sérieux ? Qui dit sérieux ne dit-il pas
antipataphysique ? Tous ces termes s'équivalent (profonde sensation) .
Et il serait trop facile de rétorquer que rien ne saurait être
antipataphysique, puisque tout et même au-delà du tout sont
pataphysiques. Cela est pataphysiquement évident mais n'empêche point
cette Antipataphysique d'être. Car elle est : elle est pleinement ;
elle est fortement ; elle est agressivement. Et en quoi consiste-t-elle
? Ah ! c'est ici que l'argument se retourne (soupir général de
soulagement) : elle est précisément ignorance de sa propre nature
pataphysique et c'est cette ignorance qui est sa pugnacité, sa
puissance, sa plénitude et la racine de son être. Le sérieux de Dieux
et des hommes, l'utilité des services et des œuvres, la gravité et le
poids des enseignements et systèmes ne sont antipataphysiques, que
parce qu'ils ne savent point se proclamer ni se vouloir pataphysiques,
car, quant à l'être, ils ne peuvent faire autrement (Approbation
générale). Ducunt volentem fata (i.e pataphysica) nolentem trahunt
(Bravo !) ... " (56)
Quelle doit être l'attitude du pataphysicien (idéal) vis-à-vis de
cette antipataphysique ? Il est très évident qu'elle ne peut pas être
une attitude d'hostilité ou de condamnation. Comme le dit Monsieuye
Sainmont :
" La polémique est étrangère au pataphysicien. La polémique
elle-même est un sujet pataphysique. Nous l'observons scientifiquement
(et la science n'empêche pas un sourire ou la pensée d'un sourire).
Mais nous ne saurions polémiquer... étant situés dans ces Temples
Sereins dont parle Lucrèce dans le de Natura Rerum. Notre attitude ...
est une attitude plutôt admirative. nous sélectionnons, dans ce qui au
vulgaire de l'élite paraît pure sottise, des réussites ... "
(57)
Quand à la nature de cette antipataphysique, le Dr Sandomir la
définit comme le sérieux, la gravité, l'utilité, tout ce qui touche
à l'enseignement, tout ce qui est système, et ainsi de suite. A quoi
on peut ajouter : l' " humour " et le culte du " sens
" ou de la " signification ". De nos jours, même
l'humour est devenu lourd et " signifiant ", même le rire
doit viser un " but " quelconque, doit " servir ".
Le " sens ", dit J Mauvoisin, " est une des idoles les
plus inconsciemment et naïvement vénérées " (58).
Or, à ce culte du " sens ", la 'Pataphysique oppose
" l'éminente dignité de la légèreté ..., l'éminente
dignité de l'art de parler pour ne rien dire, qui souvent est plus
significatif que l'art de vouloir tout dire. " (59)
Que l'on accuse donc pas le pataphysicien de plaisanterie : qu'on ne
parle pas d' " humour ", au sens normal du mot, à son égard.
ce contre-sens a été commis à propos de Jarry, qui fut pris par ses
contemporains, et même par beaucoup de ses intimes, pour un plaisantin
ou un fou.
" La 'Pataphysique n' a rien à voir avec l'humour, non plus
qu'avec cette espèce de folie apprivoisée, bruyamment mise à la mode
par la " psychanalyse ",
dit Roger Shattuck sous la rubrique : " La 'Pataphysique est
d'allure imperturbable ". Et il continue :
" Le comique et le sérieux sont identiques : le comique est un
sérieux qui s'excuse par la bouffonnerie, le sérieux pris au sérieux
est inexorablement bouffon. C'est pourquoi la pataphysicien reste
attentif et imperturbable ... Cette imperturbabilité lui confère
l'anonymat et la possibilité de goûter l'entière profusion
pataphysique de l'existence... " (60)
Le Collège ne se lasse jamais de réitérer la différence qui
existe entre la 'Pataphysique et l'humour ; c'est pourquoi nous
imiterons ici son insistance. D'après J-H. Sainmont, par exemple,
l'humour de nos jours
" est devenu métaphysique et déontologique. Il y a quelques
années, comme une revue parisienne (la Nef, jan. 1951) priait ses
collaborateurs de définir l'humour, le résultat fut édifiant : nul ne
voulait passer pour un farceur, et chacun fit clairement savoir que,
s'il avait de l'humour, c'était avec les plus solides garanties
philosophiques, éthiques, logiques, psychanalytiques, sociologiques,
etc., étalées le plus naïvement du monde... "
Et la 'Pataphysique au contraire ?
" Faire ainsi de l'humour, éluder ces ingénues justifications
sans leur en substituer d'autres, oser considérer les " solutions
imaginaires " comme telles, envisager les opérations " au 2°
degré " et de là passer au " N° degré ", telle est la
prétention " pataphysique ."
Selon Sainmont,
" l'humour proprement dit n'est qu'une simple petite réaction
de défense - défense notamment de l'individu contre la coercition
extérieure, ou même (pour les têtes métaphysiques) défense de l'être-limité
qui veut braver le Tout... L'humour est une naïveté non-scientifique,
comme l'épicerie - même la plus épicée. Car pourquoi " se
défendre " ? Pour faire de l'escrime ? ... "
Vis-à-vis de cet humour,
" la pataphysique ne peut qu'être au-dessus de la défense
comme de l'attaque - qu'elle considère du dehors et tout uniment.
" (61).
La 'Pataphysique, donc, n'a absolument rien en commun avec l' "
humour " - noir ou en couleurs15 ; le pataphysicien n'est nullement
un plaisantin. Au contraire ; il refuse tout simplement de prendre
quoique ce soit " au sérieux " - y compris (et surtout !) le
sérieux lui même. - Et ainsi faisant - paradoxe suprême - il est le
seul à être vraiment sérieux. Le Dr Sandomir, prié de définir
" la sérieux ", répond ainsi :
" Le définir ? Mais c'est limpide... c'est la vertu même
incarnée par Ubu. et pour être tout à fait précis : le sérieux
c'est la 'Pataphysique. Nous autre pataphysiciens, tout comme Jarry lui
même, ne sommes point des amuseurs, des farceurs, des clowns (ainsi que
de Jarry le prétendait feu Gide) . On se méprend sur le caractère de
farce qu'eut, à l'origine et de dehors (mais l'enfance au jeu et
surtout l'adolescence est imperturbable), la geste royale d'Ubu... Nous
sommes donc sérieux, et j'ajouterai (car c'est ici que tout s'éclaire)
IL N'Y A QUE NOUS A ETRE PLEINEMENT, TOTALEMENT ET SURABONDAMMENT
SERIEUX et à nous prendre authentiquement au sérieux. Ajoutons pour
être complet qu'il n'y a que nous qui ayons à le faire...
" Les gens dits sérieux ne le sont pas ; ou dans la mesure où
ils le sont, c'est qu'ils participent de la Pataphysique. Et certes,
heureusement, ils en participent tous mais sans le savoir ou vouloir
l'admettre. C'est cette induration qui rend leur sérieux lourd, pesant,
indigeste - humain, comme ils disent d'un mot glaireux. A ce titre,
l'est aussi leur rire, qui se veut tant de justification et de bons
motifs. Néanmoins, et malgré son infirmité et son infériorité par
rapport au sérieux consciemment pataphysique, leur sérieux impayable
est, par le miracle de l'Ontogénie Pataphysique, générateur de maints
geste et parole où s'illumine soudain, ce que nous appelons des
épiphanies. Ainsi énoncent-ils des choses admirables sans comprendre
qu'elles le sont, ni surtout en quoi elles le sont... " (62)
Il n'y a ici de paradoxe qu'en apparence : la simple expérience
montre que les gens sérieux sont bouffons dans leur prétention même
et leur solennité. Ils sont " pompiers " comme on dit en
français. Les auteurs comiques de Molière à Tchèkov n'ont qu'à les
montrer tels qu'ils sont pour provoquer le rire, même chez leurs
semblables. A l'inverse, celui qui ne prend pas le sérieux au sérieux,
celui qui n'est pas dupe de cette comédie, celui-là domine la
bouffonnerie et le " pompier ", et il est donc, d'une certaine
et autre façon, sérieux.
Les pataphysiciens sont libres de préjugés vis-à-vis de la
mystification. Ils la tiennent pour un art. Ils rappellent les illustres
exemples de Léonard de Vinci, de Paul Masson ou d'Alphonse Allais. Ne
se croyant pas liés par une " réalité " hypothétique,
conscients de la subjectivité universelle dont nous avons parlé, ils
n'hésitent pas à regarder comme mystificatrices les activités et
attitudes des gens importants et pénétrés de ce rôle. Aussi
n'ont-ils pas à se priver d'introduire sur le même plan la fantaisie
ou l'extravagance, qui apportent un peu de changement et de drôlerie ;
elles sont finalement tout aussi " réelles ". En assumant le
personnage d'Ubu ou celui de Faustroll, Jarry s'est vu incriminé de
mystification. Mis il estimait ce comportement aussi valable que celui
d'un caissier ou d'un shérif. Et il faut bien se l'avouer, au point de
vue de la critique littéraire la plus conservatrice, il est loin
d'avoir eu tort, puisque l'aboutissement a été ce que ces critiques
appellent des chefs-d'œuvre. En outre, il préservait ainsi son
caractère insaisissable, ce qui semble être un des idéaux du
pataphysicien.
D'ailleurs, si en effet, comme semblent le croire certains membres du
Collège, la " sincérité " est un piège verbal, s'il n'y a
que de l'imposture : il est vain d'essayer - ou de feindre - d'être
" sincère " ; mieux vaut alors être consciemment, loyalement
imposteur.
Il y a un ton et une attitude particuliers à la manière de vivre du
pataphysicien, une imperturbabilité, un flegme et une sorte
d'allégresse, qui fait de cette manière de vivre - de cette
'Pataphysique - un nihilisme léger, ou - pour emprunter les termes de
Nicolas Cromorne - , une " riche parure jetée sur le néant ...,
la grandeur d'une mystification héroïquement soutenue pendant toute
une vie "
******************************
Reste cependant un dernier problème. Est-ce que la 'Pataphysique
Consciente est supérieure ou préférable, en quelque manière que ce
soit, à la Pataphysique Inconsciente ? Si nous sommes tous
pataphysiciens, inéluctablement, quel changement y a-t-il à être des
pataphysiciens conscients ?
Avant de répondre à cette question, il faut d'abord essayer de
définir les rapports exacts entre la 'Pataphysique Consciente et la
'Pataphysique Inconsciente. Le problème est abordé par sa Magnificence
le Vice-Curateur-Fondateur dans son Epanorthose sur le Clinamen Moral.
Au soupçon avancé par certains jeunes zélateurs du Collège que
" la Pataphysique Inconsciente était catégoriquement plus
pataphysique que la 'Pataphysique Consciente ", Sa Magnificence
répond fermement que non :
" nulle Pataphysique n'est plus pataphysique qu'une autre : il
n'y a qu'UNE Pataphysique au sein de laquelle s'abolissent toutes les
différences et s'opèrent toutes les équivalences... " (63)
Pourtant la 'Pataphysique Consciente se distingue bien quand même de
la Pataphysique Inconsciente - tout en ne s'en distinguant pas du tout :
le rapport est un rapport d'Identité-dans-la-Différence et de
Différence-dans-l'Identité :
" Ainsi la Pataphysique qui ne s'ignore pas se sépare-t-elle
radicalement de celle qui s'ignore sans toutefois s'en distinguer le
moins du Monde " ... (64)
Pour plus de clarté, le Dr Sandomir apporte encore une précision :
" Enfin il faut en troisième lieu prétendre que, si la
Pataphysique n'est point susceptible de plus ou de moins ni en extension
ni en compréhension, du moins notre correspondance à son influx peut
être, elle, plus ou moins apéritive... " (65)
******************************
Pour éclairer cette notion de " correspondance ", il la
compare à la " correspondance au destin " dans le stoïcisme
ou à la " correspondance à la grâce " dans le système
thomiste. A vrai dire, cette comparaison éclaire peu : car il s'agit
là de deux exemples de ce que la raison humaine a pu faire de mieux en
fait de verbalisme et d'idées intrinsèquement contradictoires. Mais le
Vice-Curateur-Fondateur laisse nettement voir qu'il a choisi ces deux
exemples à cause de la somptuosité de leur extravagance, en un mot à
cause de leur caractère pataphysique auquel il se complaît en passant.
Un philosophe professionnel verrait là une ironique fin de non-recevoir
; mais il n'en est certainement pas de même de l'auteur qui tient à
cette unité dans la dualité. Il a intentionnellement pris ces deux cas
historiques de contradictions dans les termes maquillés par la
logomachie, pour mieux prétendre que la Lucidité Pataphysique est de
même nature que l'Aveuglement Pataphysique. On ne saurait aller plus
loin dans l'application de l'Equivalence. En théorie du moins. Car on
peut se demander si la conscience ou la lucidité ne représente pas
pour le pataphysicien une sorte de " valeur en soi ". En
théorie ce n'est pas possible ; ce serait pure hétérodoxie. Et en
fait ? Il faut que chacun lise les écrits du Collège et juge pour et
par lui-même.
******************************
Pourtant, si aucune chose n'est à préférer à une autre, à mettre
au-dessus d'une autre, rien n'est à refuser ou à rejeter, ni à
rabaisser non plus. C'est l'autre face - l'aspect " positif "
- de ce postulat de l'Equivalence Pataphysique ; citons encore :
" Nul n'est plus positif que le Pataphysicien : déterminé à
tout placer sur le même plan, il est prêt à tout accueillir et tout
cueillir avec cette même avenance " (66)
La 'Pataphysique crée donc un état de réceptivité devant tout -
à condition que cette acceptation et cette réceptivité soient
absolument égales. Le pataphysicien peut tout faire et tout croire ; il
s'agit simplement, pour lui, de ne jamais perdre son " dégagement
" intérieur, de maintenir un équilibre des plus délicats entre
le refus et l'acceptation, entre le détachement et l'intérêt ; il
s'agit de ne jamais dire " non " à quoique ce soit tout en ne
jamais disant " oui " à une chose plus qu'à une autre - à
moins que ce ne soit pataphysiquement. " Tout est pataphysique au
pataphysicien, à condition précisément d'être pris pataphysiquement
". Et telle est la 'Pataphysique en tant qu'attitude et en tant que
manière de vivre : l'art de participer pleinement à la vie tout en
maintenant toujours et partout cet équilibre pataphysique.
Devant l'" absurdité " universelle on ne peut accepter la
vie qu'à titre de " jeu ", et les " règles de la vie
" qu'à titre de " règles du jeu ". Telle est l'autre
racine de ce " détachement " pataphysique qui constitue
l'essentiel de la manière de vivre du pataphysicien. et c'est de cette
double racine - et de ce " détachement " intérieur -,
autrement dit : de la 'Pataphysique, que provient l'imperturbabilité
idéale du pataphysicien. " La 'Pataphysique est, d'allure,
imperturbable "
Il serait donc ridicule de parler d' " optimisme " ou de
" pessimisme " à l'égard de la 'Pataphysique - termes qui
sont terriblement confus et arbitraires. D'autre part, et l'on était
tenté de croire que la 'Pataphysique s'apparente à une certaine forme
de " stoïcisme ", ; il faudrait rappeler que le Dr Sandomir
en parlant de Rabelais souligne une différence capitale :
" De naïfs sorbonagres croient que se mettre au dessus des
choses est le propre du stoïque. Erreur totale : précisément, pour ne
point dépendre de choses fortuites, le stoïque est forcé de leur
donner beaucoup trop d'attention et, pour les mépriser, de s'en
préoccuper. Seul le pataphysicien, pour qui " tout est la même
chose ", peut sans contorsions maligne parvenir à cette
équanimité. " (67)
La 'Pataphysique, en fin de compte, n'a donc rien de l'esprit du
stoïcisme. Elle est au-delà de celui-ci, comme elle est au-delà de
l'optimisme et du pessimisme, de l'espoir et du désespoir - et comme
elle est " au-delà de la métaphysique ".
" Au-delà de la 'Pataphysique, il n'est rien ; elle est la
suprême instance. Tel l'apprenti sorcier nous sommes les victimes de
notre connaissance - surtout de notre savoir scientifique et technique.
Le suprême recours contre nous-même réside dans la 'Pataphysique...
La 'Pataphysique concède à quelques individus, sous des dehors
imperturbables, de se transformer en leur particularité même : ainsi
Ubu ou Faustroll, vous ou moi. En apparence on peut se conformer
méticuleusement aux rites et aux conventions de la vie civilisée, mais
on considère ce conformisme avec le soin et la délectation d'un
peintre qui choisit ses couleurs ou, peut être, d'un caméléon. La
'Pataphysique est une attitude intérieure, une discipline, une science
et un art qui permet à chacun de vivre comme une exception et de
n'illustrer d'autre loi que la sienne . " (68)
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Il est bien évident - et la Collège le reconnaît, nous l'avons dit
- que presque tous les hommes sont totalement incapables d'être
pataphysiciens - sauf de la variété involontaire. Mais personne ne
demande qu'il en soit autrement. " Minoritaires par vocation "
- c'est ainsi que le Vice-Curateur-Fondateur qualifie ceux qui
constituent le Collège dans sa Harangue Inaugurale. Et dans son
Allocution prononcée à l'ouverture de l'expojarrysition, il déclare :
" La Pataphysique n'éclaire pas plus qu'elle ne doit éclairer.
C'est ce qui évite les orgies de salut. nous n'avons, ici, pas même à
souhaiter que ceux qui ne doivent point voir ne voient point. Nous
n'avons pas plus à souhaiter que ceux qui doivent voir, voient. Il vaut
mieux même qu'ils ne voient pas trop. Que les choses et les causes
restent closes dans leur ténèbre intérieure et nourricière, afin que
la 'Pataphysique surabonde. " (69)
Pour finir, parlerons-nous de la 'Pataphysique en tant que "
philosophie " ou " représentation du monde " ? Ce serait
peut être la trahir. Maintes fois les auteurs du Collège ont nettement
affirmé que ces termes étaient impropres à la qualifier : ils ne
désignent, à leurs yeux, que des modes de pataphysique inconsciente.
En reléguant philosophies et Weltanschauung dans les simples faits
d'opinion, en méconnaissant leur valeur spirituelle, la 'Pataphysique
se situe hors du principal courant intellectuel de l'Occident depuis la
Renaissance (courant qui, à cet égard, remonte à travers le
christianisme jusqu'au judaïsme). La croyance à un univers "
rationnel " (propre aux philosophies ou aux métaphysiques
historiques) - croyance qui atteint son apogée dans l'univers de Hegel,
théâtre d'une évolution dialectique sans cesse progressant vers
l'Idée , où l'idée de finalité rationnelle est suprême - tranche
complètement ave la 'Pataphysique, pour qui la notion même d'univers
n'est qu'une allégorie, celle de finalité une galéjade, celle
d'évolution un trompe-l'œil, la raison une " poupée de son
", l'idée une solution imaginaire ... La roue a tourné.
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La seule harmonie qui apparaît au pataphysicien est celle qu'il se
plait à voir en l'aberrance du Monde (pu plutôt des univers réels ou
imaginaires) et l'aberrance de la prétendue pensée qui se les
représente et les exprime :
" ...L'Ontogénie Pataphysique en s'épandant crée ce medium
qui l'exprime et ce medium est en même temps le moyen le plus efficace
pour la discerner, de telle sorte qu'il n'y a pour ainsi dire pas de
différence entre le fait que la Pataphysique soit et le fait qu'elle
soit dite : la spéculation ou science (qui est notre tâche et prend
une apostrophe) n'apparaît que " SUBSIDIAIREMENT ". "
(70)
Pour l'homme moderne, cet enterrement (de 1ère classe) de la raison,
de la dignité humaine, de l'humanisme, de l'intellectualisme, et de
tous leurs succédanés peut paraître un dernier mot bien triste.
Une telle note de tristesse serait pourtant infidèle à la
'Pataphysique, qui, elle, n'est nullement triste ; choisissons donc pour
conclure, un parfait exemple de la manière et du ton pataphysiques - un
extrait de l'Action de Grâces (à Faustroll bien entendu) de Sa
Magnificence le Docteur Sandomir, Vice-Curateur-Fondateur du Collège de
'Pataphysique :
" Si je parlais tous les idiomes des hommes et des mediums, et
que je n'aie pas la 'Pataphysique, je ne suis qu'une sorte d'airain
sonnant ou de cymbale retentissante. Et si je n'avais le don d'extralucidité,
si je ne connaissais les arcanes et la science totale, si j'avais la foi
qui déménage les monts, sans la 'Pataphysique je ne suis rien. Si je
distribuais pour l'alimentation des pauvres toutes mes facultés, si je
livrais mon corps à rôtir, et que ce ne soit point pataphysiquement,
ce ne m'est de rien. La 'Pataphysique patiente, elle est bénigne ; la
'Pataphysique ne compète jamais, ne déraille jamais16, elle n'est pas
obèse, elle n'ambitionne point, elle ne cherche pas son avantage, elle
ne s'irrite pas, elle ne pense pas à mal ; elle ne rit pas de
l'iniquité : elle conjouit de la vérité scientifique ; elle supporte
tout, elle croît tout, elle espère tout, elle soutient toutes choses.
la 'Pataphysique ne passera jamais : il y aura péremption des
prophéties, des idiomes, de la science, voire de la réalité. Car
notre connaissance et notre extralucidité ne sont que partielles et
partiales. Seule la 'Pataphysique peut tout, même en ce qu'elle ne peut
pas. Seule elle est la Plénitude. " (71)
Keith BEAUMONT A.E.