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Georges Perec
L'esprit des choses
Il y a en France, aujourd'hui à peu près
autant de gens qui se veulent connaisseurs en matière de whisky que de gens qui boivent
du whisky. Cela vient, sans doute, de ce qu'il y a d'abord une littérature très
importante sur la question, ensuite de ce que l'on boit partout du whisky et seulement du
whisky, enfin de ce que le whisky étant, généralement, une boisson tout à fait
quelconque, tout le monde se croit obligé d'en dire quelque chose.Le premier donc, dira que le whisky qu'on vient de lui offrir n'est
pas fameux, mais qu'il a goûté un jour le vrai des vrais, le Very Very Old Special
Grandfather McPlouck Very Very Dark Label 17 years Old.
le second dira que le Very Very Old Special Grandfather McPlouck Very Very Dark
Label ce n'est pas mal, sans plus, mais que ça ne vaut pas le God Save the Queen Really
Special Highest Labelled Oldest Stuff of the Very Little Scottish Island in the Middle of
the Sea, lequel mérite un détour si l'on voit ce qu'il veut dire.
Le troisième dira que le God Save the Queen Really Special Highest Labelled Oldest
Stuff of the Very Little Scottish Island in the Middle of the Sea, certes est un bon
whisky, à condition qu'il soit vraiment oldest, c'est-à-dire 23 years old, et vieilli
dans un tonneau de merisier béni par l'évêque d'Inverness, mais que la plupart du temps
on nous vends sous ce nom une mixture fabriquée en Espagne à partir du trop-plein d'une
brasserie locale, et que la merveille des merveilles, celle qui vaut le déplacement et
mérite d'être bue chambrée dans un verre à liqueur en fermant les yeux, c'est le Her
Majesty's Mystery Score when Lit 001 Centenarian.
Sur quoi le premier répondra qu'il est hérétique de boire le whisky chambré,
qu'il faut faire refroidir le verre, jamais la bouteille, dans de la glace pilée. Le
troisième répliquera que les Écossais etc...
Évidemment, tout cela est faux. La vérité sur le
whisky, la voici :
1) le whisky est un alcool de grains, fabriqué un peu
n'importe comment quelque part en Grande-Bretagne.
2) Il a rarement plus de 18 mois quand on le consomme.
3) Les Américains, n'en boivent pas, ni les Russes, ni les Chinois, ni les Belges,
ni les Espagnols. Pas même les Anglais, qui préfèrent le gin, pas même les Écossais,
qui sont trop contents d'avoir trouvé où l'exporter.
4) C'est la boisson nationale des Français qui savent le boire de trois façons,
et de trois façons seulement avec des cubes de glace, avec de l'eau du robinet
encore appelée eau plate, avec de l'eau rendue pétillante par adjonction de gaz
carbonique, ces trois manuvres ayant une même fonction : ajouter suffisamment d'eau
au breuvage pour rendre l'ensemble à peu près potable.
Dans la quasi-totalité des cocktails publics ou privés, le
whisky exerce une véritable dictature : l'individu qui n'apprécie pas le champagne entre
les repas (quand je dis champagne, je suis gentil) et n'a pour les jus de fruits (quand je
dis jus de fruits, je suis bien bon) qu'un culte de pure forme, est condamné à boire du
whisky ou à ne pas boire. Il est temps que cette tyrannie prenne fin.Il devient urgent
d'entreprendre une nouvelle croisade. Maîtresses de maisons, barmen, maîtres des
bibitions, libations et autres réjouissances, c'est à vous que je m'adresse : Offrez le
choix ! N'obligez pas à boire du whisky !I
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