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Extrait de l'entretien avec
Georges Perec, recueilli par Jacques Bens et Alain Ledoux
et publié dans Jeux & Stratégie N°1 (1980)
J.& S. A quoi jouez-vous Georges Perec ?
G.P. Les jeux que je préfère, ceux auxquels
je joue le plus, ce sont des jeux sur le langage. Les plus simples sont les mots croisés,
et puis tous les jeux que l'on pratique à l'OuLiPo : on
se prive d'une ou de plusieurs lettres, on en rajoute, on les dispose dans un certain
ordre, on s'impose tel ou tel type de transformation, etc.
Pour moi, tout cela fait partie d'un domaine assez
vaste, où il s'agit « d' organiser des formes », et dont le modèle le plus
élémentaire serait le puzzle. Le puzzle est, finalement, mon jeu favori, j'ai envie de
dire : le jeu par excellence. Une forme particulière de puzzle, par exemple, que j'aime
beaucoup, est le tangram, où l' on doit composer des figures dont les modèles sont
donnés, au moyen de sept formes géométriques simples, qui peuvent se combiner de
différentes manières. C'est un jeu très, très difficile. Vous voyez que je ne cite que
des jeux solitaires... Encore que, Ã la limite, les jeux sur le langage puissent
impliquer un. partenaire imaginaire : celui qui va résoudre le problème de mots
croisés, par exemple, Ou bien celui qui lira un texte fondé sur un jeu de lettres.
J. & S. Pourrait-on concevoir (en dehors de La
vie mode d'emploi) un puzzle lettrique, ou littéraire ?
G.P. Ah oui : c'est l'anagramme ! On prend des
lettres au hasard, mettons ESARTINULOC, et puis on les combine autrement pour obtenir un
mot. On cherche, et on trouve ULCÉRATIONS. On peut recommencer plusieurs fois avec les
mêmes lettres. (Dans le cas d'ESARTINULOC, c'est inutile, ULCÉRATIONS est le seul, du
moins je le crois...)
J & S. Bon, mais ces jeux de lettres et de
langage ne sont-ils pas un peu limités ? On peut faire évidemment une quantité très
notable d'anagrammes mais, au bout du compte, cela procure toujours la même sorte de
plaisir, non ?
G.P. En fait, je considère ces jeux comme des
gammes. Je me dis : « Tiens, je vais écrire un texte où les voyelles apparaîtront dans
leur ordre alphabétique : a, e, i, o, u, a, e, i, o, u, etc. » C'est une façon de me
mettre en forme, de me décrasser. Une contrainte en soi, toute seule, ça n'a jamais
donné un texte, ou bien ça donne une devinette. Pour moi, c' est aussi un moyen d'entrer
dans l'univers des jeux sur le langage, qui constituent un des axes de mon travail.
J & S. Les mots croisés constituent le
même genre d'exercices ?
G.P. Pas tout à fait : les mots croisés
représentent effectivement une activité assez automatique au niveau de la construction
de la grille. Mais, pour la recherche des définitions, c'est très différent. Cela
devient un jeu sémantique... En fait, c'est un peu la même chose que dans un puzzle.
La solution, quand vous la trouvez, vous paraît
évidente. Mais il vous a fallu, auparavant, distinguer comment une pièce s'emboîte avec
une autre, ce qui n'est généralement pas évident du tout ! Il faut arriver à créer un
phénomène analogue avec les définitions de mots croisés. Je prends un exemple très
simple : soit la définition suivante : « entre le zinc et le ballon ».On va penser
instinctivement à un avion ou à une montgolfière, donc à une réponse du genre «
dirigeable » ou « zeppelin », etc. Or, il s'agit d'un bistro (pour le « zinc ») et
d'un verre (pour le « ballon »), et le mot à trouver est « sous-verre ». Une autre
définition qui me paraît grandiose, elle est de Robert Scipion, c'est : « Du vieux avec
du neuf ». Il faut découvrir « nonagénaire » , En revanche, il y a toute une
catégorie de jeux qui ne me sont pas du tout familiers, ce sont les jeux logiques, comme
le solitaire, par exemple.
......
J & S. Vous jouez à d'autres jeux de
compétition ?
G.P. Je joue un peu au bridge, mais assez
médiocrement. Il y a quelque chose que j' aime bien dans le bridge, c' est ce double
système : d' abord les annonces, puis le jeu de la carte, cette sorte d'entente qui se
crée à partir d'un code très simple, puisque l'on peut se dire finalement très peu de
choses. Les variations qui apparaissent dans les annonces sont très intéressantes.
Ensuite, il y a tout de même une part de hasard. Mais enfin, je n'ai jamais très bien
joué. Je ne crois pas que je sois très doué pour les jeux de compétition. Au poker, je
joue un tout petit peu. Qu'est-ce qu'il y a comme autres jeux ?
J & S. Dans les jeux de lettres, il en est
un qui a connu un énorme développement, c'est le Scrabble! Êtes-vous un bon joueur de
Scrabble ?
G.P. Pas très, non. C'est curieux,j'ai une
telle habitude des anagrammes que j' ai toujours l'impression que je vais être brillant.
Et puis, ça ne marche pas...
J & S. Vous n'avez jamais essayé de
participer à un tournoi ?
G.P. Non. Non et, en outre, je ne pense pas que
j' aurais des chances de gagner, parce que je trouve un peu contraignant de ne pouvoir
faire qu'un seul mot quand j' ai sept lettres sous les yeux -, J' ai envie de
déborder : un mot, puis le début d'un autre, et d' enjamber. D' organiser des systèmes
de séries. Au lieu de cela, je vais tomber sur des gens qui connaissent tous les mots
contenant des x et des y, etc., qui les ont repérés depuis longtemps et qui appliquent
leur savoir méthodiquement. Je veux dire : ce n' est pas un jeu très créatif, le
Scrabble. Il faut se placer sur les étoiles rouges ou sur les cases où les mots comptent
triple, etc. Moi, ce qui m'intéresse, quand je fais une partie de Scrabble, c'est de
placer un mot de quatre lettres dans un sens, horizontalement par exemple, et quatre mots
verticaux côte à côte. Quand on arrive à réussir ce genre de choses, alors là , c'est
très joli.
J & S. Au fond, vous préféreriez jouer au
Scrabble en solitaire !
G.P. Oui, mais tant qu'Ã jouer au Scrabble
solitaire, je préfère encore me donner onze lettres et composer quatre cents vers . Ou
faire un palindrome. La partie inspiratrice est alors beaucoup plus forte. Cela me fait
penser à un autre jeu, que personne ne connaît encore. J'ai un ami, qui s'appelle
François Flahaut. Il vient d'inventer un jeu qu' il commercialisera peut-être et qui est
un jeu d'incitation à la créativité. Les joueurs disposent de cartes sur lesquelles
sont inscrites des phrases. Il s' agit de disposer deux de ces phrases, en inventant
l'histoire qui permet de les relier. C' est assez curieux.
J & S. Cela nous permet de passer
habilement au rapport qui existe entre le jeu et la création littéraire...
G.P. Écrire, pour moi, c'est une certaine
façon de réorganiser les mots du dictionnaire. Ou les livres que l' on a déjà lus.
Vous voyez que c'est assez banal .
J & S. Pas tant que cela : la plupart des
gens écrivent pour changer la face du monde...
G.P. Non, ça, c'est une autre partie du
programme ! Au départ, cela met donc en jeu une certaine disponibilité à l'égard d'un
ensemble. D'un catalogue, d'un corpus. On dispose d'un
certain nombre d'éléments et l'on doit, avec eux , construire
quelque chose. Le premier travail que cela implique, c'est une redistribution, une
réorganisation, donc une disponibilité. Je veux dire que l'on ne peut pas se contenter
des formes fixes, des modèles qui sont donnés, d' agencements préétablis.
Si vous voulez : " Mourir d'amour me font. belle
marquise, vos yeux beaux », c'est le début de la littérature. Le résultat n'est pas
très bon, mais c'est la même démarche : quand M. Jourdain comprend que la charge
,"poétique" de sa phrase change avec l'ordre de ses mots alors que le sens
reste le même, il découvre la littérature. Et je crois que la première méthode que
l'on peut mettre en uvre pour aboutir à cette attitude, c'est le jeu. Pour moi,
c'est là ce qui relie le fait que j'aime jouer et le fait que j'aime écrire. La Vie mode
d'emploi est partie de l'idée d'un puzzle.
Le puzzle a donné naissance à un homme qui
fabriquait des puzzles. Et le livre entier s'est constitué comme une maison dont les
pièces s'agenceraient comme celles d'un puzzle. Et tout cela s'est organisé de manière
à donner une machine à raconter beaucoup d'histoires.
J & S. Bien. Il s'agit là d'une chose que
l'on sait bien aujourd'hui. Mais en a-t-il toujours été de même ? Quelle est la part du
jeu dans Les choses, Le petit vélo, W, etc. ?
G.P. Dans Les Choses ce n'est pas très
évident. Parce que, à l'époque. ce n'était pas très évident pour moi. Néanmoins,
Les Choses. c'est un livre qui s' est constitué autour de deux lectures : celle de
L'Education sentimentale, qui apparaît dans tout un jeu de citations, et celle de la
presse féminine : Elle, Madame Express, etc. Comme je cherchais à exprimer, comme
on dit, une situation personnelle en face de la société de consommation, cette lecture
s' est développée à travers l' enseignement de Roland Barthes, c'est-à -dire avec une
certaine visée critique, comme celle de ses Mythologies. Mais du point de vue du jeu,
c'était encore tout à fait informel.
J & S. Il y a tout de même du " jeu
"... au sens des ajusteurs !
G.P. Ah oui, le décalage : mais c'est très
important pour moi, cette notion . On la retrouve toujours, d'ailleurs : quand on essaie
de résoudre un puzzle, ou un problème de tangram, il faut que se produise un
certain glissement entre ce que l'on voit et ce que l' on devrait voir. Dans Le petit
vélo, c' est déjà beaucoup plus net : il y a tout un jeu sur les figures de la
rhétorique classique.
J & S. Autre domaine . si l'on rapproche lettres
et logique, on obtient la cryptographie. Est-ce que vous vous y intéressez ?
G.P. Oui, ça m'a intéressé, mais là aussi, d'une
manière complètement déviée. Par exemple, les codes dont la clé est un chiffre, je ne
sais pas du tout les résoudre. Je ne sais pas comment m'y prendre. Mais la plupart des
problèmes cryptographiques se résolvent en utilisant les lois de fréquence des lettres.
C'est d'ailleurs une des choses qui m'ont donné l'idée d'écrire La Disparition. Le e
étant la lettre la plus fréquente. on la supprime, et l'on obtient un texte qui, si on
le codait, serait probablement très difficile à déchiffrer par les méthodes
habituelles.
J & S. Ce serait encore plus difficile si vous
aviez dispersé quelques e par ci, par là ! Qu'en est-il maintenant des jeux de chiffres
?
G.P. Alors, là , je ne suis pas doué du tout... Sauf
pour les divisions par neuf . Je passe mon temps à vérifier que, quand un nombre est
divisible par 9, la somme de ses chiffres est un multiple de 9, et chaque fois ça
me ravit... De même, tout multiple de 9 est l'anagramme d'un autre multiple de 9... Il y
a quelque chose qui me fascine dans les nombres. Il y a une chose que j'aimerais
connaître bien, je crois que l'on appelle ça la " numérologie » : ce sont toutes
les propriétés des nombres , les nombres premiers, les divisibilités, etc.
J & S. Et les jeux logiques ?
G.P. Je ne suis pas très à l'aise non plus
avec les jeux logiques.
J & S. Vous n'aimez pas les merveilleuses
histoires de Lewis Carroll ?
G.P. Ah oui : la logique sans peine, les jeux
booléens ? Non, vraiment, j'ai beaucoup de peine à les résoudre. L'histoire des
Demoiselles de Bagdad, que raconte Jacques Roubaud, j'ai eu un mal fou à la comprendre...
Même quand on me donne la solution, je n'arrive pas à voir le cheminement. Ce
n'est pas du tout mon domaine... Je suis vraiment très limité à l'univers des lettres
et des mots. Il est vrai que c'est un univers qui n'a pas fini de nous émerveiller lui
non plus...
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