Fatras et fatrasie

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Exemples dont quelques fatrasies contemporaines de Pascal Kaeser 

  FATRASIE ET FATRAS
Adaptation d' après Encyclopædia Universalis 1999

Apparemment dérivé de fatras , le mot fatrasie  est pourtant attesté dans l’usage vers 1250, soit plusieurs décennies avant lui. D’étymologie obscure (on a voulu les faire remonter au latin farsura , «remplissage»), l’un et l’autre appartiennent en ancien français au vocabulaire littéraire (peut-être humoristique) et désignent deux variétés formelles d’un même type de poésie. À première vue, celle-ci se réduit à des jeux incohérents de non-sens; elle donne souvent au lecteur moderne une impression de platitude: impression erronée, due à l’éloignement culturel. Fatrasie et fatras, genres techniquement complexes, semblent avoir été pratiqués, à titre de divertissement, dans des cercles de lettrés coutumiers de toute espèce d’expérimentation joyeuse sur le langage.

À l’époque, vers 1200, on pousse le plus loin possible la recherche de l’artifice; certains s’amusent à fausser les agencements syntaxiques; d’autres, à produire des décalages de signification, des distorsions de vocabulaire; beaucoup accordent la préférence aux «figures de mots» sur celles de pensée, à l’antithèse sur la métaphore; on tend à généraliser l’emploi du saugrenu. Au sein des traditions littéraires constituées, on voit ainsi s’instaurer, au milieu du XIIIe siècle, des techniques nouvelles dont le propre est d’engendrer un écart entre le déroulement verbal de la poésie et celui de l’idée. Elles systématisent les effets d’accumulation et de contraste, brodent sur la trame du discours des éléments qui y suscitent des discontinuités imprévisibles, des accélérations soudaines, faisant éclater la texture morpho-sémantique, tranchant le fil du sens ou promouvant un sens autre, issu d’un vide apparent. Ces diverses techniques ou «jongleries» convergent en fait: poussées à leur terme extrême, elles engendrent la fatrasie. Celle-ci semble avoir été particulière à la Picardie de la seconde moitié du siècle: l’inventeur en aurait été, selon certains, le juriste Philippe de Beaumanoir, auteur de la célèbre Manékine et des Fatrasies de Philippe de Rémi. Vers 1300, elle produisit le fatras, dont la vogue dura jusqu’au XVIe siècle.

Formellement très rigide, la fatrasie est constituée par une strophe de six pentasyllabes suivis de cinq heptasyllabes sur deux rimes, généralement selon le schéma [aabaabbabab]. Le fatras enchâsse, en vue d’un effet supplémentaire de contraste, ces onze vers, réduits à l’isométrie, entre les deux vers d’un distique emprunté à quelque poème connu, généralement à thème amoureux. Passé 1430, seul le schéma formel se maintint, et souvent le fatras cessa de jouer du non-sens.

Fatrasie et fatras utilisent les mêmes procédés de rupture sémantique, presque toujours cumulés en séries parfois étourdissantes. Le but du discours fatrasique est de briser, au sein de la phrase, les compatibilités normalement exigibles entre verbe et nom, verbe et verbe, nom et nom ou adjectif: soit que l’on pose entre les termes syntaxiquement unis un lien de contradiction (ex. un muet me dit ), soit que l’on conjoigne des catégories sémiques que l’usage courant disjoint (ex. la maison s’approcha ). Toutes les propositions du discours sont ainsi affectées. L’effet produit est accusé par la distribution du vocabulaire: forte prédominance numérique des noms sur les verbes et les adjectifs, d’où un caractère général «substantif», qui donne une impression de collection d’objets d’autant plus forte que ce vocabulaire est entièrement concret; le choix des mots s’opère dans un très petit nombre de champs sémantiques, toujours les mêmes: noms géographiques et toponymes; noms de bêtes sauvages, terribles ou répugnantes; noms de parties du corps; termes de cuisine; obscénités; scatologie; les verbes évoquent en majorité le déplacement, créent par addition une impression de grouillement, de mouvement perpétuel. D’où une suggestion globale de chute, de glissement vers le bas, la trivialité, le digestif et son instrumentation, le dégoût. Cet enchaînement verbal procède, d’une autre manière, de la rime; le poème a souvent l’apparence de bouts-rimés absurdes. Sur ce point, la fatrasie présente une très lointaine analogie avec l’écriture automatique moderne mais une grande proximité avec les  Edward Lear, Lewis Carroll, Woody Allen, Streamer, Dubillard, Ionesco  et nombre de pataphysiciens, oulipiens ou assimilés.

FATRASIES (Anonyme de la deuxième  moitié du Xlllème siècle, souvent attribuées à Jehan Bodel. L'ensemble est connu sous le nom de Fatrasies d'Arras)  


Le son d'un cornet
Mangeait au vinaigre
Le coeur d'un tonnerre
Quand un béquet mort
Prit au trébuchet
Le cours d'une étoile
En l'air il y eut un grain de seigle
Quand l'aboiement d'un brochet
Et le tronçon d'une toile
Ont trouvé foutu un pet
Ils lui ont coupé l'oreille.

Un ours emplumé
Fit semer un blé
De Douvres à Oissent.
Un oignon pelé
S'était apprêté
A chanter devant

FATRAS (Guillaume Flamant, chanoine de Langres)  


O poison pire que mortel,
Me ferez-vous crever le cœur ?

O poison pire que mortel,
Qui me tient en telle tutelle
Que n'ai ni force ni vigueur;
Envieuse et fausse querelle,
Plus pute que n'est maquerelle,
Trop me plains de votre rigueur.
Où est Satan, mon gouverneur,
Qui ne vient pas quand je l'appelle ?
O folle, infernale fureur;
Diables pleins de toute cautelle,
Me ferez-vous crever le cœur ?  

FATRAS (Jean Molinet (1435-1507). Rhétoriqueur d’une verve admirable, aussi à l’aise dans des poèmes déclamatoires que dans les fatrasies et les jeux du vocabulaire.
            I
Fourbissez votre ferraille
Aiguisez vos grands couteaux

Fourbissez votre ferraille
Quotinaille, quetinailles,
Quoquardaille, friandeaux,
Garsonaille, ribaudaille,
Laronnaille, brigandaille,
Crapaudaille, leisardeaux,
Cavestrailie, goulardeaux,
Viilenaille, bonhommaille,
Fallourdaille, paillardeaux,
Truandaille et Lopinaille
Aiguisez vos grands couteaux.

II

Ma très douce nourriture,
Quel déplaisir me fais-tu !

Ma très douce nourriture !
Tu avais en ma clôture
Femme pleine de vertus
Et précieuse vêture ;
Mais tu as changé pâture
Et puis tu es revenu,
Et je t’ai entretenu
Comme on fait, à l’aventure,
Un pèlerin mal vêtu ;
Mon seul fils, ma géniture,
Quel déplaisir me fais-tu !

Que déplaisir me fais-tu,
Ma très douce nourriture !

Quel déplaisir me fais-tu !
Tu n’ajoutes un fétu
A ma grand déconfiture ;
Dix et sept ans inconnu,
Comme étranger pauvre et nu,
As été en notre cure,
Voyant le pleur, soin et cure
Que pour toi ai soutenu,
Mais de ma douleur obscure,
Ne t’es guère souvenu,
Ma très douce nourriture.

FATRAS (Watriquet Brassennel de Couvin, ménestrel du Comte Gui de Blois. Ses écrits se situent entre 1320 et 1330.) Ses trente fatras sont les plus anciens que nous connaissions.)

            I
Doucement me réconforte
Celle qui mon cœur a pris.
Doucement me réconforte
Une chatte à moitié morte
Qui chante tous les jeudis
Une alléluia si forte
Que les clençhes de nos portes
Dirent que leur est lundi,
S’en fut un loup si hardi
Qu’il alla, malgré sa sorte,
Tuer Dieu en paradis,
Et dit : « Copain, je t’apporte
Celle qui mon cœur a pris. »

FATRASIES (Pascal Kaeser, qui a composé les fatrasies qui suivent et qui selon la règle vont par onze, avec" l'ambition de jeter un pont par-dessus les siècles.") Une grande réussite comme ce jeune chercheur suisse en est coutumier.

I

Un lérot marin
Jouait du surin
Pour tailler un lemme,
Un rohart d'airain
Signait au burin
L'armet d'une gemme ;
Si ne fût un vieil oedème
Qui dirimait le purin
Et s'entait à un poème,
Le rachis d'un mandarin
Les eût engeignés à Brême.

II

Un saumon fumeur
Siffle une tumeur
Sur le quai des brumes,
La torse rumeur
Dit qu'un las rimeur
Provigne des rhumes;
Il faut strapasser la grume
Pour qu'un parfait parfumeur
Passe sa jeunesse anthume
Sous le nez d'un embaumeur
Qui empaille des enclumes.

III

Un précis ivrogne
Dénombrait ses rognes
Sur un gant d'Espagne,
Un roi de Pologne
Découpait des pognes
Dans le gras du bagne;
Si ne fût jus de Champagne,
Qui eût bu un vin de trognes ?
Ou calamistré des fagnes
Pour assécher la Dordogne
Et assiéger la Mortagne ?

IV

Un icosaèdre
Couvre un hexaèdre
De ses leucocytes,
Un dodécaèdre
Ouvre un tétraèdre
A ses phagocytes;
Si l'icône a ses trachytes,
Si l'otage a ses exèdres,
Par contre les troglodytes
N'ont jamais pu peler Phèdre
Ni son beau-fils Hippolyte.

V

L'éléphant prodigue
Est au fond bon zigue
Bien qu'il extravague,
L'acide Rodrigue
Parfois se fatigue
Quand il prend la dague;
Sapristi ! Non mais sans blague !
Le poète nous navigue
De Brisbane à Copenhague,
Il obscurcit ses intrigues,
Les raccourcit et zigzague.

VI

Une immense sphère
Margaritifère
A séduit Magritte,
Un vieux mammifère
Quant à lui préfère
Des perles proscrites;
Tous les fils de Démocrite
Rongent ses os mellifères,
N'en déplaise aux hypocrites
Broutant les choux mortifères
D'une table qui s'effrite.

VII

Par Quetzalcoatl,
Cihuatcoatl,
Et Tlazoltéotl,
Mictanchihuatl,
Chicomécoatl,
Et même Yaotl,
Qui a bottelé Xolotl ?
L'odieux Teccuciztécatl
A brettelé Tzintéotl
Tandis qu'Omécihuatl
Schtroumpfait un peu de peyotl.

VIII

La boisson de choix :
Un sirop d'anchois
A l'eau de Vichy,
Le parfum de choix :
De l'ail de Cauchois
Signé par Cauchy;
Ne fais pas tant de chichis,
Car c'est à moi qu'il échoit
De pondre un oeuf enrichi
Qui dans un lavabo choit
Et s'écrie : "Mamamouchi !"

IX

Le grincheux Priam
Offrit un sélam
A Mathusalem,
Au port d'Amsterdam
Le madapolam
Couvre le totem;
Quand un crémeux mokkadem
Rencontre un vibrant imam,
Qui tente le grand chelem ?
Peut-être un roi de Potsdam
Ou un gars de Béthléem.

X

Veni, vidi, zut !
Lulle à Lilliput
Se magna l'arçon -
Hocus, pocus, chut !
La biblique Ruth
Aime les garçons;
Son mari dort sans soupçon
Dans les vers de l'occiput
D'un poète à Besançon
Qui ne songe au préciput
Ni à la contrefaçon.

XI

Un chat quadrilingue
Dans une carlingue
Déclenche un esclandre
Et une meringue
Pointe sa seringue
Vers l'homme au scaphandre;
"Sandwich à la salamandre !"
Réclame un steward cradingue,
"Ou mélasse et palissandre !"
Ajoute-t-il d'un ton dingue,
Avec sa voix de calandre.

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