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Revue Notes / Les joueurs de mots

 
Serge Gainsbourg : Exercice autour d'un style

 
Gainsbarre: "Tu joues au con, tu joues avec les mots".
Gainsbourre: "Tu as tout faux, je joue avec mes maux".

 
Quoi de mieux qu'un jeu de mots pour définir le jeu de mots chez celui qui explora dans son oeuvre tous les procédés littéraires et en usa jusque dans ses titres: "Alice hélas"; "Amour des feintes", "Baby alone in Babylone", "Le couteau dans le play", "Je pense queue", "Five easy pisseuses", "Litanie en Lithuanie", "Malaise en malaisie", "Con c'est con ces conséquences", "Par hasard et pas rasé", "Sensuelle et sans suite", "Plus dur sera le chut", "Moi je te connais comme si je t'avais défaite", "Variations sur le même t'aime", "La décadanse", "L'hippopodame"...

Rien d'étonnant à ce que sa carrière ait démarré sous les auspices de Marcel Aymé, préfacier de son premier 25 cms, et soit d'abord passée par le piano de ces clubs de jazz où son père spirituel, Boris Vian, avait lui-même sévi à la "trompinette": "Vous avez; lui dit ce dernier la même prosodie, la même technique du rejet et de l'allitération que Cole Porter dans ses lyrics". Gainsbourg s'en souviendra, lançant dix ans plus tard à Vannier pendant l'enregistrement de "Melody Nelson": "Toi tu es Cole, moi je suis Porter". Encore un private joke. Vian et lui auront d'ailleurs le même arrangeur, Alain Goraguer, également partenaire de Boby Lapointe: le cercle des joueurs de mots est bouclé, et en octobre 1963, ils se retrouvent programmés ensemble au Théâtre des Capucines, Serge en tête d'affiche, Lapointe et Romain Bouteille en "lever de torchon": "Boby ramassait tout et moi je me ramassais", se souvenait Serge, alors auteur-compositeur d'une "jolie valse", "La javanaise", que Bardot faillit d'ailleurs créer: "La javanaise, confie Gréco, est d'abord un jeu: pas un jeu de mots mais un jeu avec les mots, grâce auquel ils prennent une valeur, une couleur beaucoup plus forte. "J'avoue j'en ai bavé pas vous"- c'est superbe. Il l'a appelée comme ça, mais la chanson n'a rien à voir avec le javanais tel qu 'il se parlait autrefois. Ceci est beaucoup plus fort, beaucoup plus musical".

Un style basé sur l'association verbale ("De toute façon, moi, j'ai pas d'idées, j'ai des associations de mots comme les surréalistes. Une carence d'idées qui cache un vide absolu, un sous-vide, c'est vrai!") que d'aucuns se sont ingénié à définir, comme Alain Coelo dans la préface à son intégrale, "Mon propre rôle" chez Folio: "Serge Gainsbourg sait que les mots ont plusieurs sens possibles, et que le jeu de mots est la dérive ambiguë du sens, teintée de la précision du collage surréaliste... De cette adéquation du rejet et d'un "ton distant", Gainsbourg va faire, avec l'association verbale, la clef de voute de ses recherches d 'ecriture... Il travaille énormément la technique du rejet et la recherche de la sonorité: c 'est la langue anglaise qui, dès 1966, lui offrira l'occasion d'une étonnante synthèse...". Un style que Brice Homs, aussi passionné d'écriture que de formation, et membre de la Commission des Variétés de la Sacem, avait superbement analysé dans un exposé au dernier Festival de Troyes, publié ici in extenso. Et comme le style, c'est l'homme: ecce aux mots!

P.A.

 


Parler de style chez Gainsbourg n'est pas chose incongrue. Style semble en effet le maître mot de son oeuvre tant on pourrait considérer chaque chanson comme un exercice de style.

«La poésie, cette longue hésitation entre le son et le sens» disait Paul Valéry. On ne pourrait rêver meilleure introduction aux textes de Gainsbourg. A ceci près que l'hésitation, chez Gainsbourg, n'est pas longue à pencher vers le son. Au sens de suivre, de se plier.

Black trombone
Monotone
Le trombone
C'est joli
Tourbillonne
Gramophone
Et baillonne
Mon ennui

 

Photo Lipnitzki-Viollet
Le son décide, le sens obéit sans rien abdiquer. Voilà sans doute la grande force et la leçon de style de ses textes. Au jeu de mots Gainsbourg est un flambeur; misant gros, osant tout et gagnant tout autant. Beau Joueur, il sait aussi rendre la monnaie et laisser le sens créer le son quand nécessaire: le néologisme Anamour, par exemple, en appelle à l'an-amour, l'absence d'amour.

An-amour comme on dit an-aérobie en absence d'air (terme que l'on retrouve d'ailleurs dans une autre chanson de Gainsbourg). Mais on peut aussi entendre Anamour comme Anamorphose, ou encore une contraction des mots Annamite et amour (Tu sais ces photos de l'Asie/ Que j'ai prises à 200 ASA). Du coup naît un reflet où apparaît une mystérieuse Annamite dénuée d'amour, mais peut-être aussi comme un décor le désamour Vietnamien. Gainsbourg joue avec les mots. Gainsbourg joue avec l'époque, les imaginaires que ramènent les hommes comme les images d'actualité.

Au delà du simple jeu avec les mots, le style est sans aucun doute chez Gainsbourg une forme de mécanique, qu'elle soit annoncée (exercice en forme de Z) ou non. Avant d'être texte, le style est prétexte en deux mots comme en un (pré-texte et prétexte). Avant texte dirait-on même.

Ainsi le titre même de La javanaise donne la rhétorique et le mode d'emploi d'un texte au son de Javanais, l'argot des voyous fonctionnant sur la répétition des sonorités «J» «V» «N», (d'où le nom de Javanais, comme le nom du Verlan énonce un autre mode d'emploi, celui d'inverser les syllabes) bien que Gainsbourg n'utilise à l'intérieur de ce texte aucun mot en «Javanais».

J'avoue j'en ai bavé pas vous
Mon amour
Avant d'avoir eu vent de vous
Mon amour

Ici, le pré-texte est donc labelisé par un titre mode d'emploi. D'une certaine façon la javanaise est l'archétype de la chanson Gainsbourienne. Exercice de style d'autant mieux réussi que chez Gainsbourg le style, fut-il prétexte, n'est jamais une fin en soi. Vrai romantique, il fait du style un media plus qu'un objet. L'émotion, les sensations restent intactes sous son ouvrage. Peintre, Gainsbourg serait impressionniste, contraignant la réalité au style pour mieux la mettre à jour.

Du style Gainsbourg fait donc son inspiration autant que sa facture. Virtuose il l'est et, comme La javanaise, beaucoup de ses chansons naissent d'un système. Si l'on prend: Comment te dire adieu, on voit que toute la mécanique du texte repose sur une fracture arbitraire de la syntaxe juste après le phonème «ex» qui en devient la rime.

Sous aucun prétex-te je ne veux
Avoir de reflex-e malheureux
Il faut que tu m'ex-pliques un peu mieux

Gainsbourg n'hésite pas à écarteler un mot entre deux lignes mélodiques distinctes, procédé d'habitude très maladroit, une faute de débutant pourrait-on dire. Sauf que de cette apparente maladresse, Gainsbourg fait une mécanique redoutablement efficace. Le son plie la syntaxe, comme le sens, à ses caprices et ses caprices sont d'une musicalité étonnante.

Au coeur du système d'écriture de Gainsbourg, il y a avant tout la rime. On le voit dans nombreux textes, construits, à l'exemple de Mon père un catholique, sur l'alternance stricte:

Mon père un catholique
Irlandais à l'époque
Travaillait sur les docks
Déchargeant des barriques,

Le texte décline sur toute sa longueur des rimes en «ique» et en «oque». On retrouve ce procédé dans Elastique:

J'suis élastique
Dans mes Gimmick Mais hélas, tic
Je vois tout en toc

mais aussi sur d'autres finales dans plusieurs textes (Suicide, Classée X, Poupée de cire poupée de son, Enregistrement, Flash forward, L'homme à la tête de chou, J'entends des voix off, qui est in qui est out, etc...) qui se développent invariablement sur le retour de deux mêmes sons ou, mieux encore, sur une monorime comme Oh soliman, dont toutes les rimes finissent en «ane».

 
Il est intéressant de souligner l'importance de la rime chez Gainsbourg. Toujours précise, toujours stricte; la rime, élément musical par excellence, va parfois jusqu'à phagocyter le texte, le plier à sa mesure. Elle n'en n'est plus alors un simple accessoire mais la colonne vertébrale, celle qui le tient debout. Comme tout joueur, Gainsbourg a ses martingales. Orfèvre en la matière, il joue en permanence avec la notion de retour. Cette notion, constitutive de l'écriture du texte de chanson, y est présente à plusieurs niveaux. D'abord le vers, je vous rappelle que le mot vers vient du latin versus, qui signifie retourner la charrue au bout du sillon. Ensuite au niveau du pied, puisque le vers français issu du latin d'église est monosyllabique, c'est le retour d'une unité de mesure qu'est la syllabe. Enfin au niveau de la rime, le retour des sonorités identiques en fin de phrase.

Ces trois éléments rythmiques et prosodiques, Gainsbourg les utilise de façon stricte. Et c'est peut être là qu'il faut, au risque de choquer les puristes, considérer Gainsbourg comme un auteur classique.



Iconoclaste dans le ton ou la forme, Gainsbourg reste presque toujours classique dans la métrique et la prosodie. Si, comme on l'a vu, il s'autorise une exception, il se dépêche d'en faire un système comme pour mieux marquer la licence poétique. Besoin de reconnaissance ou conformisme inattendu, Gainsbourg ne s'autorise pas par exemple les audaces ou les innovations d'un Boris Bergman vis a vis de la rime ou de la métrique. La mesure garde le dessus. Gainsbourg tire la langue mais la ménage.

Dans Teenie Weenie Boppie, on trouve un bel exemple de ce classicisme:

Un grand Garçon en habit sudiste
Lui tend ses deux mains gantées de blanc
A son doigt une fauve améthyste
En la griffant s'est teintée de sang.

Quatrain presque pompier. N'empêche que l'écriture est fluide et que le style, à défaut d'être novateur, s'oblige à l'esthétisme. Gainsbourg habille ses provocations d'une élégance convenue, comme il met un blazer bleu sur son jean. Seulement voilà, la coupe comme la toile sont de la meilleure qualité. Au delà du classique on est déjà dans le standard. A peine écrites, les chansons de Gainsbourg entrent dans cette catégorie. Hors mode même quand elles flirtent avec l'air du temps et du coup éternelles. On ne manquera pas, à raison, d' y voir une forme de génie (fut-il dit «mineur»).

C'est que, quel que soit le système choisi, il y a une telle rigueur dans l'exploitation de ses contraintes que l'exercice de style touche à la perfection, celle qui ne recouvre l'émotion que pour mieux la faire ressentir. Cette émotion habillée de style, elle est toujours là. Parfois grossier, voire même scato (eau et gaz à tous les étages, des vents des pets des poums...), Gainsbourg ne sera jamais vulgaire. Style oblige.

Gainsbourg, homme pudique (homme pudique comme on dirait homme public) se méfie des mots. L'émotion il faut aller la chercher derrière. S'ils ne la disent pas, il la portent.

C'est là oùje crois qu'il faut peut-être relativiser le qualificatif d'art mineur qu'on reprend trop facilement à toutes les sauces. Si la chanson ne demande pas forcément d'initiation à l'auditeur, celle de Gainsbourg, comme d'ailleurs celle d'autres auteurs majeurs (Roda-Gil, Vian, Boris Bergman, ou Jacques Duvall...) demande un travail. Si la devise de Descartes était «J'avance masqué»; Gainsbourg, fin lettré, a su faire du style un masque derrière lequel il peut dire sans trahir, oser sans offenser, choquer sans avilir.

Le sens dans ses textes est d'ailleurs souvent double ou triple, qu'il naisse d'un collage de mots, d'un calembour ou de différents niveaux de lecture. Comme toute vérité, une chanson de Gainsbourg est multiple et demande le temps qu'on la comprenne au sens propre du terme, comprendre comme contenir, englober.

Prenons par exemple 69, année érotique. Si l'on analyse bien la chanson, on s'aperçoit que sous l'emblématique provocation du titre, faisant référence à la position dite du 69 dans l'ébat sexuel, se cache en fait une déclaration d'amour, presque une profession de foi d'une naïveté touchante. Provocateur, le titre et le refrain le sont. Romantique, le couplet, le corps de la chanson, l'est (Dès la première ligne du couplet, avec la référence à la peinture de Gainsborough (une métaphore de la beauté) le ton est donné, le contrepoids romantique à la provocation posé d'une plume délicate mais sûre):

Gainsbourg et son Gainsborough
On pris le Ferry-boat
De leur lit par le hublot
Ils voient défiler la côte
Ils s'aiment et la traversée
Durera toute une année...

Ce qui nous amène, comme on l'a déjà évoqué plus haut, à relever l'importance du titre chez Gainsbourg, parfois slogan d'appel, parfois mode d'emploi comme dans La javanaise ou Tata teutonne, qui annonce un texte entièrement construit sur des allitérations en T,

Otto est une tata teutonne
Pleine de tics et de totos
Qui s'autotète les tétés
En se titillant les tétons etc...

 

Photo Aubert
On sait que Gainsbourg faisait des recherches de titres, des listes dont il noircissait des pages entières. Gainsbourg cherchait l'accroche et fabriquait du même coup son inspiration. Chaque titre trouvé, formule choc ou contrainte stylistique exposée, dicte ensuite le ton, la forme, la longueur et le degré de musicalité du texte. Du plus long (La plus jolie fille du monde n'arrive pas à la cheville d'un cul de jatte) au plus court (quoi?). Quand les titres n'annoncent pas le procédé d'écriture, ils s'allongent pour chercher le sens au delà du simple conflit son/sens, flirtant avec l'Aporie (Je t'aime moi non plus, Souviens toi de m'oublier) ou la provocation (Les bleus sont les plus beaux cadeaux, Les femmes ça fait pédé, Ouvre la bouche ferme les yeux...).

Du point de vue purement technique, l'extraordinaire musicalité des textes de Gainsbourg, outre une exigence maniaque, doit beaucoup à une surutilisation des procédés littéraires et notamment -c'est la moindre des choses- de ceux de musication.

On a vu que le titre était souvent l'occasion de décrire la mécanique du texte. Autour d'un effet Gainsbourg annonce le ton, le sujet, l'émotion mais aussi le genre. La musique des années Gainsbourg est pop? Il truffera ses titres et ses textes de références anglo-saxonnes: Sea sex and sun, Intoxicated man, Roller girl. Scenic railway, Disc jockey, La baigneuse de Brighton, You 're under arrest, Lost song, I'm the boy, harley Davidson, Sorry Angel, Yes man, China doll, White and black blues, etc....

Le pop privilégie le son? Gainbourg va le prendre au pied de la lettre et multiplier les onomatopées dans les titres (Di dooh dah, Hip hip hip hourrah, Shu ba du ba loo ba, Teenie weenie boppie, boum badaboum, Tic tac toe, La fille qui fait tchic ti chic) comme dans les chansons (Comic strip) (On remarquera bien sûr la référence habile à la bande déssinée pour justifier l'emploi des onomatopées. Encore une preuve de rigueur dans le trajet son-sens):

Viens petite fille dans mon comic strip
Viens faire des bulles, viens faire des wip!
Des clip! crap! des bang! des vlop! et des zip!
Shebam! pow! blop! wizz!

Gainsbourg a bien compris que le rock était avant tout une question d'attitude et que l'attitude c'est le style.

Chez Gainsbourg le texte ne dérange jamais de la musique, ni la musique du texte. Si la chanson n'est pas un tout égal à la somme de ses parties, il en est peut-être l'exception. Par une extraordinaire maîtrise de la musicalité des mots mais aussi des procédés littéraires. Peu d'auteurs utiliseront en système autant de procédés que Gainsbourg, ni avec une telle insistance. C'est bien simple! Quand, dans un atelier d'écriture, on cherche un exemple de l'utilisation d'un procédé littéraire, il suffit d'aller chez Gainsbourg pour le trouver. En voici quelques uns:

L'anadiplose, qui reprend en guise de liaison, en début de phrase, un mot de la phrase précédente

Annie aime les sucettes
les sucettes à l'anis

L'Epellation J'ai écrit ton nom Laetitia
elaeudanla teiteia

Le Paronomase qui rapproche des mots dont le son est à peu près semblable mais le sens différent:

Litanie en lituanie, Beau oui comme bowie, Malaise en malaisie
Par hasard et pas rasé, Sensuelle et sans suite
Lucette et lucie

Ce procédé est un des plus utilisés par Gainsbourg, de même que l'allitération. C'est le degré ultime de la notion de retour propre à la notion de rythme et de musicalité. Le doublement des syllabes en est un autre:

Ni les tams tams
Du yéyé, yé
Ni les gris gris
Que tu portais
Da doo ron ron
Que tu écoutais
Au bal doum doum,
où tu dansais

L'anaphore qui répète un même mot en début de phrase: Because les seins
Because les reins
Because l'amour
Because toujours
Because très belle
Because cocktail
Because au bar
Because dollar
(Vamps et Vampires)

Mais aussi l'intertextualité (J'ai pleuré le Yang-Tsé/ pleurer des rivières) ou le détournement (Douze belles dans la peau, Plus dur sera le chut, La vie est une belle tartine, etc...)

On ne peut en terminer sur le style sans faire référence à ce que Roger Caillois appellait une mythologie verbale. D'une certaine façon les chansons de Gainsbourg ressemblent à ces premières scènes où le théâtre est né, un simple cercle tracé autour des acteurs. Des acteurs il y en a plein les chansons de Gainsbourg justement, et des actrices, il y en a plein qui les chantent. Tout au long des chansons de Gainsbourg, on croise une foule de personnages auxquels se mêlent amantes, factotums, personnages de l'histoire, du cinéma ou de la littérature:

Le poinçonneur des Lilas, Lola, Samantha, Elisa, Annie, Marylou, Mélodie Nelson, Manon, Black trombone, L'homme à la tête de chou, Gainsbarre, Loulou, Pistolet jo, Eva, Joanna, Johnny Jane, Bettyjane Rose, Jane B, Alice, Martine, Bambou, Lulu, Charlotte, Bonnie and Clyde, Dr Jekyll et Mr Hyde, Buffalo bill, GI jo, Charlie Brown, Nefertiti, King kong, Norma Jean Baker, Vidocq, Capone, Frankenstein... les relever tous serait trop long.

 
Gainsbourg écrit sa comédie humaine avec un talent de conteur. Art mineur, pas sûr. Art minimal, sans doute. En ce sens les chansons de Gainsbourg ont quelque chose de jaculatoire (un Jaculatoire est une prière courte et fervente) n'hésitant pas à choquer pour aller plus vite à l'essentiel, à dire fort pour dire mieux, mais toujours avec une dédicace de soi sans équivoque.

Qui dit style dit élégance. Élégance morale d'abord. Quitte à parler d'amour, Gainsbourg préfère le garder propre et cet amour propre passe par la distance de l'honnête homme vis à vis de ses promesses. Les promesses c'est le style qui les tient là où le discours lui, vient sans cesse les relativiser. Rares sont, dans le paysage de la chanson, les textes d'une telle cohérence, d'une telle exigence, d'une telle régularité. Même si l'on sent parfois une chanson bâclée, elle l'est comme on porte négligé pour atteindre la véritable élégance, celle qui ne se regarde pas trop. Tiré à quatre épingles, le texte de Gainsbourg ne l'est pas toujours, mais il tire toujours son épingle du jeu.

Finalement, la chanson, Gainsbourg l'écrit sérieusement sans la prendre au sérieux, ce faisant il garde pour elle les yeux d'un amoureux éternel, désabusé parfois, cynique souvent, amoureux toujours. Auteur majeur sans nul doute.

Brice Homs