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Revue Notes

 
Julien Clerc: De l'art d'en chanter les mots

 
"N'écris pas. Je suis triste; et je voudrais m 'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas!"

Le destin des chansons est souvent étonnant, quand il recoupe celui des hommes: témoin l'histoire de cette lettre d'amour 1830, comme dans la chanson de Souchon, écrite par un poète romantique à la vie aussi fascinante qu'un scénario de film: Marceline Desbordes-Valmore, surnommée en son temps "Notre-Dame-Des-Pleurs "à cause de ses infortunes successives (il y a du Camille Claudel dans la destinée de cette femme-là), dont le titre "Les séparés" tient à la fois des "Amants tristes" de Ferré -un artiste cher à Julien Clerc-, et n'est pas sans évoquer également la jeunesse du chanteur, un "enfant du divorce" comme on disait alors.

Qui plus est, en y regardant de près, on découvre que la dite Marceline, à la faveur d'un bouleversement familial, s'est retrouvée exilée à l'âge de quinze ans en Guadeloupe, un territoire également cher au compositeur-interprète d'"Utile"qui en est en partie originaire. Laquelle de ces raisons a convaincu Julien d'enregistrer ce texte que lui avait finement proposé son fidèle Bertrand De Labbey (Artmedia) et dont la musique lui est aussitôt venue au bout des doigts?

C'est le secret des chansons, qui vaut bien celui de l'amour, mais il s'en est néanmoins fallu de peu que celle-ci ne vît pas le jour, voisinant judicieusement dans l'album avec un poème également émouvant de Jean-Louis Murat, "Quand femme rêve", qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à la dite Marceline, disparue en 1859. Décidément, chaque chanson a son histoire, ses vies parallèles, sans parler de celles qui, par quelque caprice du sort, restent enfermées dans les pianos, comme disait un jour Nougaro ("celle qui est encore/ Dans le corps d'un piano/ Refermé pour toujours/ La chanson"), et allez savoir pourquoi au même moment, par le plus beau hasard, un nouveau groupe, Les Hurleurs, reprend de son côté "Les roses de Saadi", de la même Marceline... Le destin des chansons est étonnant. Pas facile de "composer" un disque, qu'il s'agisse du choix, de l'ordre et bien sûr de l'écriture des chansons. A fortiori lorsqu'il s'agît du 17ème, que le précédent, "Utile", presque un concept album, a laissé un aussi bon souvenir et qu'on se retrouve à mi-carrière, à mi-vie après trente ans de musique et de succès ("Je suis passé directement du lycée au métier", confie Julien) face à un public qui attend à la fois de vous retrouver et d'être surpris.

C'est un peu comme prendre une photo de famille, tout le monde est là au rendez-vous, à l'exception du copain d'enfance, Maurice Vallet, jamais très loin du coeur s'il n'est pas du voyage discographique: Etienne (Roda-Gil), Jean-Loup (Dabadie), David (Mc Neil), Jean-Louis (Murat) et un "nouveau venu" dont on parle de plus en plus, Laurent Chalumeau. Au total, 12 titres retenus parmi une vingtaine, et dont le tout premier, "C'est mon espoir", sonne comme une profession de foi et porte la "griffe de Roda", parachevant son tableau comme aux premiers jours de Bourg-La-Reine, quand les lendemains du grand soir chantaient encore:
Aucune passion ne me guette/ De l'Hudson à la Croisette/ D'Alesia jusqu'à la fin de la ligne de Sceaux/ Ce que j'ai eu je l'ai voulu/ Gagné perdu rien ne va plus... La vie se promène sous la soie, la toile ou le velours/ Nuit et jour/ Aucune passion ne m'agite/Ni le rêve de l'Amérique/ Ni la prise de n'importe quel pouvoir...". Superbe entrée en matière aux accents ferréiens qui va nous entraîner ensuite ailleurs, à Carabat, au bout du monde, au Phare des Vagabondes ou à Ouessant, au pays des merveilles de Julien. Et l'occasion d'un voyage complice à travers la genèse d'un disque, d'une carrière et d'une oeuvre placés sous le signe de la grâce, de la nuance et de la sensualité. Une oeuvre qui, par delà tous les soleils de son succès, a su ménager depuis trente ans (mais comment y croire vraiment face à cette "éternelle adolescence" de prince et de pirate à la Dorian Gray? "Foreveryoung"...), une magnifique part d'ombre, avec des dizaines de perles rares, secrètes (ah, les chansons de Vallet!), et à fait de l'adolescent tout fou de Bourg-La-Reine le premier "compositeur à textes" de ce pays, et l'une de ses voix les plus mélodieuses, envoutantes, matures. Ce n'est pas rien.

LES COULISSES D'UN RETOUR: CONSEILS POUR (BIEN) COMPOSER UN SPECTACLE ET UN DISQUE

Notes: Comment compose-t-on un disque comme celui-là?

Julien Clerc: Nous avons écrit vingt titres, nous en avons enregistré dix huit, et gardé douze. Dès les maquettes piano-voix, il y en a quatre-cinq qui sautent tout seuls, et puis, après l'enregistrement, le choix se fait de lui-même. En fait, il faut oser couper, faire court, dans les disques, les films, les spectacles. Les anciens savaient ça: le danger, c'est la complaisance ce que les anglais appellent la "self indulgence"-, car on ne fait pas forcément plaisir aux autres en se faisant plaisir à soi-même. On n'imagine pas ce qu'une chanson peut gagner en efficacité si l'on a le courage d'en supprimer un couplet! C'est pareil quand on monte un tour de chant: on a tendance à vouloir présenter aux gens toutes ses chansons nouvelles, mais il ne faut pas en faire trop, moi je m'y refuse. Alors je replonge dans mes anciens albums, je fais une liste de 25/30 chansons, et puis là aussi, je commence à "sabrer", j'en arrive très vite aux 20/22 qui vont composer le spectacle: ça fait 1 heure 45, 2 heures avec les rappels, ce qui à mon avis est le seuil de tolérance maximum du public.

 
Pour en revenir au disque, il ne suffit pas de choisir les titres, il faut les enchaîner, les situer dans l'album: il faut tenir compte du rythme, de la tonalité musicale et de la tonalité de la chanson en général, selon qu'elle est triste ou gaie... Et même du "timing" entre les chansons, pour voir si elles s'enchaînent bien, tout comme en scène. C'est essentiel. Quand je construis mon tour, je me vois sur scène entre chaque chanson, parce qu'il y a aussi un rythme entre les applaudissements.

Après certains morceaux, on doit laisser les gens applaudir plus, après d'autres, non: on sent d'ailleurs tout de suite dès le début des applaudissements s'ils auront envie d'applaudir plus ou moins, je le sais dès que j'écris le spectacle sur mon papier! Et puis, pendant les répétitions, je préviens les musiciens, que là ce sera plus court ou plus long, je les habitue. Nous convenons de gestes, de codes entre nous, et je fais mon décompte entre les chansons, pour qu'au moment où les applaudissements commencent à retomber, je puisse lancer d'un signe derrière moi le batteur qui va lui-même compter et attaquer la chanson suivante, repartant dans la fin des applaudissements de la précédente.

Il y aussi l'entrée et la sortie de scène, et deux-trois moments-clefs du spectacle, où on le fait soudain basculer dans autre chose, changer de dimension. Certaines chansons sont faites pour ça, et, même si elles sont interchangeables, elles sont indispensables: bien placées, elles vont faire passer les applaudissements. Les 4/5 premiers concerts servent à construire le spectacle, qui sera totalement différent en bout de course. C'est un métier que j'ai appris en tournée avec Bécaud, dans les premières années. Mais, contrairement à une idée bien française, je ne pense pas que le professionnalisme égale le manque de coeur, pas plus d'ailleurs que l'improvisation n'égale le génie. Je me souviens de Montand tremblant de trac à sa première, de Bécaud courant à travers la scène à la poursuite de ses antisèches dissimulées dans ses pianos, parce que l'une de ses chansons ("L'un d'entre eux inventa la mort") était très longue, et pourtant certains lui reprochaient sa mécanique trop bien réglée!

RETROUVER SA VOIX: L'ENTRAINEMENT DU CHANTEUR DE FOND

Quoiqu'il en soit, je contrôle les choses mieux qu'avant, grâce à tous les progrès que j'ai faits sur le plan de la technique vocale, qui me permettent d'être plus tranquille dans ma tête, et donc plus heureux sur scène, comme à l'Olympia il y a trois ans. Je crois que je vais commencer à prendre un plaisir vrai, contrôlé, nouveau, car je comprends maintenant certaines choses que Madame Charlot, mon professeur de chant, essaie de m'inculquer depuis... une douzaine d'années. Je vais déjà essayer de ne pas tou cher à mes tonalités, et même de gagner dans les notes hautes, un peu comme dans "Des jours entiers à t'aimer". Cette fois ci, j'ai encore écrit des chansons dont la note la plus haute est un la bémol: "C'est mon espoir" est l'exemple typique d'une chanson avec "un couplet à la cave et le refrain au grenier" (rire). Je n'y fais pas attention quand je les compose, mais après, il faut assurer en scène!

D'ailleurs, Christopher Neil, le réalisateur, a apporté un grand soin au travail vocal sur ce disque, et donc aussi aux arrangements, jusqu'au choix du micro et de l'ingénieur du son; ce dernier était spécialement doué pour les prises de voix chantées, selon les titres, à différentes heures de la journée, et réputé pour obtenir un certain grain qu'on perd ensuite à la mi-journée, quand la voix s'est réveillée. Ainsi toutes les chansons écrites basses ont-elles été enregistrées à des heures différentes de la journée. Car, à la différence des chanteurs d'opéra, qui travaillent constamment leur voix, nous faisons souvent ce métier en dilettantes qui ont reçu un don du ciel. J'ai longtemps chanté instinctivement, un peu comme on pratique un sport: on se sent doué pour ça, on progresse tout seul et à un moment donné, on va plafonner, et redescendre, faute d'avoir travaillé son don. J'ai pris conscience de tout cela pendant un Zénith où j'ai eu des problèmes physiques, je "tirais" vraiment sur ma voix.

 
Techniquement, je travaille ma voix à chaque fois que je vois arriver une échéance: Annette Charlot me replace, me retend la voix, et après, la voix travaille tous les jours au rythme des concerts. Mais pendant les périodes d'inactivité, le muscle se détend, car les cordes vocales sont un muscle. Quand un footballeur s'arrête trois semaines, il a un mal fou à se remettre à niveau quand il reprend l'entraînement, comme s'il s'était arrêté trois ans. Alors quand un chanteur s'arrête deux ans pour décompresser!
Robert Charlebois et Julien Clerc
Photo D.R.

Bertrand (De Labbey) m'avait d'ailleurs dit au début: "Vous savez, c'est un capital, votre voix!". Mon deuxième capital, c'est -comme dit Charlebois- quand "l'ange de la musique veut bien me visiter", ce sont mes mélodies.

RETOUR AUX SOURCES POUR MELODIES NEUVES

Julien Clerc: Je me revendique vraiment comme mélodiste, c'est à dire comme quelqu'un qui fait passer avant toutes choses le miracle de la mélodie sur les mots, qui fait chanter les mots. Toute mon énergie tend vers cela. Sur un texte poétique, par exemple, vous pouvez plaquer des accords et puis ou moins dire le texte, ou au contraire construire une vraie mélodie, comme l'a fait Brassens. Une mélodie, c'est ce qui se chante, ce qui se siffle, et si les miennes paraissent compliquées à certains -ce qui est vrai-, elles restent des mélodies. Evidemment, comme disait Ferré, "Le violon ne prend son sexe qu'avec l'archet qui le touche",et en chanson, un texte ne prend son sexe qu'avec la musique qui le porte, et inversement.

Bien sûr, il y a une phase de maturation qui se fait en dehors de l'instrument, tout ce qui est collecte d'informations: au moment de composer, je suis soudain pris d'une boulimie d'écoute de musiques anciennes, nouvelles, je retourne à des disques qui ont compté pour moi. J'écoute aussi bien du Bach, du Chopin, que Brassens, Ferré, ou les Beatles, Bob Dylan, Neil Young, et aussi du brésilien (Caetano Veloso...). Car je ne pourrais pas passer ma vie à écrire, je fonctionne par cycles: d'abord la composition, puis l'enregistrement, puis la promotion, ensuite la scène, puis je récupère en faisant des choses qui n'ont rien à voir avec la musique. Car j'ai besoin de m'arrêter, de recharger mes accus, de retrouver de la fraîcheur, de faire le vide pour être prêt quand je réattaque. Les chansons de ce disque que je vais avoir à faire sur scène au piano, comme par exemple "Les séparés ", je les travaille pour ne pas les perdre, sinon, pour "Indigo" par exemple, je ne sais même plus la position de mes mains sur le clavier!

DU CHANTEUR AU PRODUCTEUR: PARTITIONS A QUATRE MAINS ACROSS THE CHANNEL

Notes: Parlons justement des chansons: comment est venue l'idée de ce poème de Marceline Desbordes-Valmore?

Julien Clerc: Ca, c'est le "flair" de Bertrand de Labbey, qui, lorsqu'il a senti il y a quelques mois que j'étais prêt à composer, et que mes auteurs ne "livraient" pas encore, m'a apporté pour me faire la main deux textes de ce poète, l'un "Le nid solitaire ", qui date un peu plus, et celui-ci, "Les divorcés "qui a donc été la première chanson de l'album que j'ai faite, assez vite d'ailleurs. "Vous verrez, m'avait-il dit simplement, si vous en réussissez la musique, ça intéressera les gens". Le plus étonnant, c'est qu'on a failli ne pas l'enregistrer, parce que c'était la seule chanson sur laquelle Christopher Neil, le producteur anglais, butait, parce qu'il la trouvait trop française, et qu'il ne lui manquait qu'une chose: la compréhension des textes!

Mais Emmanuel de Buretel, le patron de Virgin, était fou de ce titre, tout comme Etienne qui me disait: "Il y a dans cette chanson des choses indicibles, un vrai mystère, tu ne peux la laisser tomber!". C'étaient justement ces subtilités intraduisibles qui échappaient à Christopher, et puis un jour, je l'ai laissé seul avec son clavier, son programmateur, et il a trouvé la solution! La cheville ouvrière dans ce disque, c'étaient les claviers, qui sont souvent à la base de mes arrangements, et en tant que producteur, Chris s'occupait de la partie technique et musicale, on faisait donc les arrangements ensemble. D'abord lui seul avec son clavier, puis j'écoutais, je choisissais.

 

Photo D.R.
La production, "ce n'est pas mon truc": j'ai toujours préféré travailler en ayant un interlocuteur, qui relève les choses que j'ai en moi, et je n'ai jamais autant souffert que lorsque j'ai moi-même produit mon dernier album, "Utile". Je me retrouvais parfois dans des affres incroyables, parce que, si je peux assumer la partie artistique, la partie technique, de plus en plus importante, m'intéresse moyennement!

Chez moi, dans la pièce du haut, j'ai un clavier électrique, où je teste parfois des sons, avec des programmations vraiment basiques, datant de l'âge de pierre, et une boite avec des rythmes préprogrammés, dont je ne me sers quasiment pas. Ce qui compte, c'est d'avoir de l'imagination à son clavier ou à sa guitare, et si j'étais directeur artistique, je refuserais les maquettes, car c'est mettre la charrue avant les boeufs, faire passer la technique avant l'oeuvre, et j'exigerais que le gars vienne en face de moi me chanter sa chanson au piano, seul ou avec une guitare sèche. La technique, on peut toujours s'en débrouiller après, et une bonne chanson restera toujours une bonne chanson, même avec 25 arrangements différents, et surtout ELLE DOIT POUVOIR TENIR LE COUP TOUTE SEULE AU PIANO. On doit pouvoir partir demain en tournée en petite formation et chanter ses chansons au piano! C'est ça, une chanson.

Nous avons commencé l'album en septembre 96: j'ai fait entendre trois chansons, "C'est mon espoir", "Carabat "et "Les séparés "à Christopher Neil, on s'est mis d'accord et deux mois après, je l'ai rejoint en Angleterre où je lui en ai joué une dizaine. Il a eu une bonne réaction de "coach" puisqu'il m'a dit: "Ca y est, on a ce qu'il faut, alors continue d'écrire sans pression...". Du coup, ça m'a donné la pêche et j'en ai composé six ou sept de plus! Et à la fin des vacances, en septembre 96, on est entrés en studio, jusqu'à la mi-janvier.

L'ALCHIMIE DU SUCCES: TROUVER DES MOTS QUI PARLENT ET LES FAIRE VIVRE

Notes: Votre album s'ouvre justement par un piano, une voix, un texte en profession de foi: "C'est mon espoir"...

Julien Clerc: Vous savez, je n'aime pas expliquer mes textes, je laisse ça aux auditeurs. J'essaie d'abord de les vivre avant de les chanter, parce que mettre une mélodie sur un texte, c'est une façon de le vivre. Cette façon de faire me permet d'ailleurs, au cours des années, de découvrir mes chansons. Parce que, quand je les interprète sur scène, je les découvre une deuxième fois, et je découvre même certains soirs dans mes paroles des choses qui m'avaient échappé au moment de l'écriture. Ainsi quand je reçois un texte d'Etienne, je m'accroche à un ou deux mots, une ou deux lignes, pas forcément au début, parfois au milieu, sur lequels je vais décider de faire mon refrain, par exemple. La chanson part comme ça, et le reste vient après. Souvent même, je bouleverse ses textes, je coupe dedans et fais ressortir deux lignes que.je veux mettre en lumière par rapport aux autres.

Ou bien je la compose directement en lisant, au fur et à mesure, comme pour "Le phare des vagabondes". Je ne veux pas lire les textes avant, et surtout pas devant les auteurs. Ils le savent bien et en général me les envoient, ou, quand Etienne m'en apporte un, il le dépose sur le piano et s'en va. En même temps, ils aiment bien rester car quand je trouve, je trouve très vite... Ca peut venir tout de suite, ou me prendre 40/45 minutes, et après je retravaille dessus pendant des semaines. Mais il m'arrive aussi d'essayer différentes musiques sur un texte, comme pour "Assez assez" de David Mc Neil. Ma première musique, très différente, était plus récitative, parce qu'elle collait au texte qui était plus dense. Il y en avait trop, alors j'y ai fait des coupures, j'ai souligné ce qui me plaisait le plus et j'ai demandé à David de faire trois couplets à partir de cinq. Vous savez, je me rends bien compte de l'impact des chansons en les jouant autour de moi, notamment à Bertrand qui en est le premier auditeur, souvent même avant les auteurs. Je vois bien quand les gens font la moue, ou me disent que c'est bien alors que je sens le contraire. Là, j'ai senti une résistance, alors j'ai tout déchiré et recommencé, dans une direction opposée. En outre, le titre original de la chanson ("assez assez") était... "Les seins de Sophie Marceau ", qui conclut effectivement le refrain! Il m'arrive de couper dans un texte de David ou d'Etienne parce que je sens que les gens vont être plus touchés par quatre phrases que par huit, et que mon devoir est de sélectionner ces quatre phrases-là.

Le même cas s'était produit avec "Mélissa "où l'on avait eu un fameux débat à propos de Matisse: David avait écrit "Mate ma métisse c'est pas beau donc imiter Matisse". Je lui ai fait remarquer que tout le monde ne connaissait pas Matisse. Je sentais confusément qu'on était sur le chemin d'une chanson populaire, simple, qui touche le coeur des gens, ce qui est le plus difficile à réussir, et, dans ce contexte, la citation de Matisse me gênait. Ça l'a fait bondir, mais par bonheur, il s'est aperçu que son propre fils, pourtant petit fils de peintre (David Mc Neil est le fils de Marc Chagall Ndlr.) ne connaissait lui-même pas Matisse! De même j'ai fait cette fois ci avec Etienne deux ou trois autres chansons qui ne sont finalement pas restées, car je voulais garder ce qu'il y avait de plus fort, de plus beau chez chaque auteur. C'est mon album le plus consensuel.

LES CHANSONS QU'ON N'ENTEND PAS

Notes: Et la chanson de Murat, "Quand femme rêve"?

Julien Clerc: Je lui avais demandé un texte, il m'en a envoyé trois. Etj'ai mis les trois en musique, pour garder finalement celui-ci. Mais il y en avait un autre, très long, auquel il tenait beaucoup, sur la mort de François Mitterrand: ça s'appelle "Quel est-ce deuil?". Il ne faut pas que je l'oublie, sur le plan des accords, parce que j'ai tendance à perdre les harmonies, et il n'est pas exclu que l'on s'en resserve un jour...

 
Mais c'est vrai que je n'aime pas beaucoup réutiliser des chansons dont je ne me suis pas servi sur le moment (Serge Gainsbourg, lui, ne perdait rien, réutilisait tout). C'est encore une façon de rester en éveil, de ne pas se retourner sur ce qu'on a fait. A chaque fois, on se retrouve tout nu, et c'est bien.

C'est sûrement une des raisons pour lesquelles je suis encore là, après toutes ces années: je continue de faire de la musique à ma façon, pure et dure, sans beaucoup de concessions, j'essaie de chercher...

Et puis, certaines chansons doivent garder leur mystère, parlent de choses plus personnelles qu'on ne croit: c'est le cas d'un titre écrit sur cet album par Jean-Loup Dabadie, mais même des très proches ne s'en sont pas aperçu.

DONNER LEUR CHANCE AUX CHANSONS: UN COMBAT DE CHAQUE SOIR

Notes: On découvre aussi un nouveau venu dans votre équipe, Laurent Chalumeau.

Julien Clerc: Il se situe dans la continuité du travail qu'on a fait avec les autres, mais il va peut être se heurter à ce à quoi je me suis trouvé confronté à chaque fois que j'ai intégré de nouveaux auteurs, comme naguère Plamondon ou Vannier: j'ai dans mon public des gardiens du temple, très sourcilleux sur les mots que je peux chanter. Mais ce sont mes choix artistiques et c'est à moi de les faire passer, un peu comme cette fois-ci la chanson "Star de l'entracte" de Vannier, qui est sombre, inhabituelle. Il y a là dedans un ou deux mots qui crispent les gens, quand ils sont chantés par moi. Quand Etienne l'a entendue pour la première fois, il a piqué une colère et m'a dit: "Ce n'est pas toi!". Je sais qu'il ne faut pas la mettre en avant, mais elle aura un destin, il faut laisser les gens y venir, pourquoi pas par le biais de la scène. C'est ce que j'ai essayé de faire avec "Chiendent ", du même Vannier, sur l'album "Fais-moi une place". Je l'ai chantée chaque soir en concert, mais rien à faire! Des fois, la solution, c'est de la faire sur scène au piano, comme pour "Jaloux" de Dabadie: avec le groupe, nous sommes passés à côté jusqu'au jour ou je l'ai faite tout seul à mon clavier, et maintenant, les gens me la réclament! Il y en a une autre, "Ballade en blanc", de Roda, que j'ai maintenue le plus longtemps possible dans mon dernier spectacle.

Mais il y avait quelque chose qui ne passait pas. Cela tient aussi à mes rapports avec mon public: il m'est difficile de faire de l'humour, ou de la politique... ou d'être méchant dans une chanson: c'est pourquoi j'ai demandé à Vannier d'atténuer le troisième couplet de "Star de l'entracte", car il y était très dur avec le personnage, et les gens se tendaient quand je le chantais. Alors il l'a modifié.

Jean-Loup, lui, est aussi capable de refaire cinq, six fois une chanson. Quand j'aime un texte, j'ai souvent tendance à oublier qu'on me considère presque comme un auteur-compositeur, alors que je suis un compositeur à textes qui essaie de servir ses auteurs, et il y a en moi du Etienne, du Jean-Loup, du Jean-Claude... Je sais hélas assez vite si un texte va coller ou non.

LE TEST DU PANEL: LA LECON D'ESPOIR

Tout est question d'équilibre: quand on écrit, il faut trouver le juste milieu entre rareté et robinet d'eau tiède, et puis veiller à ne pas imposer au public un format trop long (c'est ma hantise). Pour la première fois, je me suis forcé à faire des écoutes avec un panel constitué de fans, de moins fans, de gens puisés dans mon entourage proche et moins proche, d'amis d'amis, de femmes d'amis, de gens qui ne font pas partie de mon public etc, ce qui m'a permis de recevoir des signaux différents: mais 9 fois sur 10, "C'est mon espoir" arrivait en premier.

Mais la plus belle chanson, c'est celle qui échappe à tout le monde, qui échappe aux modes, à l'histoire, à la morale, à son époque. Elle reste cachée, mais c'est celle-là que le public choisit. Parce qu'elle a la grâce. C'est rare et c'est magique, parfois on ne la trouve pas. Quand elle est là, l'artiste ne le sait qu'après un certain temps, mais c'est sa plus belle récompense d'interprète: chanter des mots et une musique qui resteront dans la mémoire

Entretien: PIERRE ACHARD